Les débats s'animent dès a présent autour de ce qui constituait le principal enjeu des législatives du 12 juin: la nouvelle Constitution. L'AKP n'ayant pas obtenu assez de sièges pour faire passer seul un projet constitutionnel – que ce soit par voie parlementaire ou référendaire -, il doit entrer en négociation avec les autres forces politiques. Dans son discours rassembleur à l'issue du scrutin, Tayyip Erdoğan avait promis de frapper à la porte de l'opposition pour parvenir à un consensus sur ce point. Alors que la campagne a été marquée par un degré élevé de violence physique et verbale entre les rivaux, il a montré sa volonté de réconciliation en retirant les seize procès en dommages et intérêts qu'il avait intentés contre les leaders du CHP et du MHP et des journalistes. L'AKP semble en outre vouloir aller vite : il a appelé tous les partis à achever leur avant-projet de Constitution d'ici la rentrée parlementaire. Parmi les enjeux centraux d'un nouveau texte constitutionnel, l'élargissement de la notion de citoyenneté (sans dimension ethnique), l'enseignement du kurde à l'école et la question de l'autonomie ou de la décentralisation.
Le MHP considère tout changement sur ces points comme une mise en danger de la Turquie et constituera selon toute vraissemblance une force d'opposition à toute modification de cet ordre. Les deux partis les plus à même de négocier avec l'AKP sur un nouveau texte constitutionnel sont donc le CHP – bien qu'il reste opposé à l'enseignement en kurde, comme l'AKP d'ailleurs – et le BDP. Ce dernier est favorable à des changements sur tous ces points. Profitant de ce nouveau climat de recherche d'alliances, ces deux partis commencent à poser leurs conditions ; les débats n'en seront probablement que plus complexes.
Le leader du CHP, Kemal Kılıçdaroğlu, s'est déclaré prêt à entamer des négociations, soulignant avoir toujours promu l'idée d'un consensus. Il s'est déclaré disposé à discuter de tout, y compris de l'élargissement de la notion de citoyenneté, à l'exception des trois premiers articles de la Constitution. S'écartant nettement de la traditionnelle position du parti, il ne s'oppose pas non plus à des pourparlers entre les autorités et Abdullah Öcalan. Une hypothèque pèse cependant concernant les équilibres du CHP à court terme. En effet, les résultats du CHP sont largement considérés comme insuffisants au sein du parti, même si le parti a obtenu son meilleur score depuis 1977 et bien qu'il soit le seul à avoir augmenté sa représentation parlementaire. La nouvelle direction avait en effet mis la barre très haut : face aux 35% annoncés comme objectif, et aux 30% plus réalistes espérés, les 25,9% obtenus font pâle figure. Cela n'a pas manqué d'alimenter les critiques virulentes de nombreux opposants internes du CHP contre la nouvelle direction, certains ayant même appelé Kemal Kılıçdaroğlu à la démission – hypothèse qu'il avait écartée le soir du scrutin, soulignant les 3,5 millions de nouveaux électeurs que le parti avait gagnés depuis le dernier scrutin, et appelant à poursuivre sur cette voie en vue des prochaines législatives de 2015. Les proches de l'ancien leader Deniz Baykal auraient lancé une mobilisation visant à convoquer un congrès extraordinaire et à élire une nouvelle direction. Si l'ancienne garde revenait aux commandes, les positions du CHP sur un nouveau texte constitutionnel pourraient prendre une tournure bien différente.
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Par Hélène Massicard