- Claire Beaugrand, PhD in International Relations (London School of Economics), post-doctorante CNRS, IFPO-Beyrouth
- Amélie Le Renard, docteure en science politique (CERI-IEP Paris), chargée de recherches au CNRS
- Roman Stadnicki, docteur en géographie (Université de Tours), chercheur au CEDEJ ( MAEE/CNRS), Le Caire
Argumentaire
Les villes de la péninsule Arabique ont été particulièrement sous-étudiées. En dehors des cités yéménites et de quelques villes côtières dans le reste de la région, la plupart de ces agglomérations n’ont réellement émergé qu’à la suite du premier choc pétrolier. Dans l’ensemble, leur organisation, caractérisée par des extensions illimitées nécessitant l’usage permanent de l’automobile, s’apparente plus à celle du continent nord-américain qu’elle ne satisfait l’image orientaliste de la ville « arabe » ou « islamique ».
En outre, à défaut d’être fondés sur des enquêtes approfondies, les rares écrits portant sur les villes de la péninsule Arabique présentent généralement une vision simpliste des dynamiques politiques, économiques et sociales qui les façonnent. Bien souvent, cette littérature reste prisonnière de dichotomies réductrices, comme les oppositions entre « tradition » et « modernité », « richesse décomplexée » et « extrême précarité ». Certaines lectures suggèrent ainsi que les modèles urbanistiques importés et l’absence de socle historique visible empêcheraient l’émergence de toute appropriation de l’espace par les habitants, et a fortiori le développement de toute culture urbaine. Pourtant, les grandes manifestations des ouvriers sur le chantier de Burj Khalifa à Dubaï en 2008, ou celles qui ont eu lieu plus récemment sur la place de la Perle à Manama (Bahreïn) ainsi que sur les ronds-points de Sohar (Oman) en 2011, ont révélé aux yeux du grand public que certains espaces de ces villes pouvaient devenir des sites d’action collective et de protestation et ainsi être investis d’une forte charge symbolique.
Ce dossier vise à saisir les villes de la péninsule Arabique dans leur complexité, à partir d’études de cas fondées sur des enquêtes de terrain. Il mettra en lumière les processus d’urbanisation et les politiques urbaines, les pratiques sociales et les reconfigurations territoriales qu’elles dessinent. Les contributions pourront concerner les différents acteurs qui font la ville et l’expérimentent, institutions publiques et privées, habitantes et habitants de différentes nationalités, professions et niveaux de revenu.
L'approche se veut pluridisciplinaire : les propositions d'articles pourront relever de la géographie, de l'urbanisme, de la sociologie, de la science politique, de l'anthropologie, de l'histoire contemporaine et éventuellement d'autres disciplines appartenant aux sciences humaines et sociales.
Axes
Processus d'urbanisation : transferts et inventions
Ce premier axe analysera l'urbanisation de la péninsule Arabique dans ses différentes dimensions. De nombreuses dynamiques restent à éclairer, telles que les migrations et leurs rôles dans la structuration des espaces urbains, les transferts de modèles à l'échelle de la région ou au-delà, les phénomènes de mimétisme ou de compétition entre les différents pays/capitales/villes, les tentatives d'invention de patrimoine urbain dans les villes les plus récentes, les velléités de modernisation – de « dubaïsation » ? – des villes les moins bien inscrites dans la mondialisation.L'étude des territoires émergents (villes nouvelles, nouveaux quartiers des affaires, programmes immobiliers récents, centres commerciaux, etc.) devrait par ailleurs permettre de comprendre comment se recomposent les rapports centre/périphérie dans ces villes aujourd'hui, ainsi que les différents réseaux qui les animent.
Enfin, après avoir longtemps polarisé l'essentiel des développements, les capitales de la région semblent aujourd'hui relayées par des villes secondaires (Djedda en Arabie Saoudite, Sharjah aux Émirats Arabes Unis, Sohar en Oman, Al-Mukallâ au Yémen, etc.) en proie à une poussée urbaine généralisée. Quelles sont-elles précisément et en quoi les formes urbaines qu'elles contiennent s'inscrivent-elles dans la continuité des processus d'urbanisation régionaux ou, au contraire, en rupture avec ces derniers ?
Acteurs publics et privés du développement urbain
Cet axe portera sur les stratégies des acteurs publics et privés sur la scène urbaine. On assiste, depuis quelques années, à la cessation de pans entiers des villes à de grands investisseurs économiques. Comment s’opère concrètement cette « marchandisation » des espaces urbains ? En parallèle, les institutions publiques organisent de vastes opérations de rénovation urbaine, à l’image de la destruction en cours de toute la partie populaire du centre-ville de Doha au Qatar. Elles financent de vastes équipements comme le métro de Dubaï, inauguré en 2009, et construisent de gigantesques villes nouvelles en Arabie Saoudite. Les contributions pourront analyser les enjeux de ces initiatives, mais aussi la négligence vis-à-vis d’autres quartiers ou espaces urbains, comme dans certaines villes moyennes de l’Est-Saoudien boudées par les investissements, dans les portions délaissées des périphéries de Koweït-city et des « villages » chiites au Nord de la conurbation bahreïnie, ou encore la faible réactivité face aux inondations récurrentes à Djedda et les déficiences du transport en commun dans de nombreuses villes de la région.
Quels sont les rapports entre acteurs publics et privés dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques urbaines ? Cette dichotomie est-elle pertinente pour les monarchies où les membres de la famille royale jouent souvent un rôle important dans le secteur privé ? Quels sont les objectifs politiques poursuivis par les différents acteurs à travers l’investissement massif dans certains secteurs ? Dans quelles mesures les initiatives les plus marquantes sont-elles destinées à projeter une certaine image des villes du Golfe sur la scène mondiale comme instrument de politique étrangère ?
Cet axe pourra enfin montrer comment les institutions publiques réagissent aux initiatives spontanées des habitants, qu’il s’agisse de la production de l’habitat dit informel et, plus largement, de l’ensemble des modes d’appropriation de l’espace aux marges du droit dans des pays où la législation est particulièrement restrictive.
Sociabilités et hiérarchies sociales en questions
La plupart des grandes villes de la péninsule Arabique sont structurées, dans une certaine mesure, par la hiérarchie entre nationaux et immigrés. Cependant, les modalités concrètes par lesquelles cette hiérarchie est construite et s’articule avec d’autres types de hiérarchies (genre, classe, etc.) ont été peu étudiées. Ainsi, dans la plupart des contextes, une proportion importante des nationaux sont pauvres et certains « autochtones » sont exclus de la nationalité alors que des entrepreneurs et cadres supérieurs étrangers s’y enrichissent considérablement. En outre, malgré la volonté politique de circonscrire l’immigration à une immigration de travail, de nombreux habitants adultes des villes du Golfe sont nés dans ces villes et s’y identifient (sans pouvoir obtenir la nationalité).
Ces changements conduisent-ils à la renégociation des modes de hiérarchisation et de ségrégation entre nationaux et étrangers ? Comment les habitantes et habitants de différents statuts et niveaux de revenu expérimentent-ils ces villes ? Quelles sont leurs pratiques en termes de mobilité et de sociabilité ? Inventent-ils des formes de cosmopolitisme et d’espaces publics au sein de certains quartiers ? Comment s’approprient-ils les dispositifs reconstitués ou « muséifiés » (« médinas ») et autres modèles importés (shopping malls, concept city, îles-musées, cultural villages, etc.) ? Les souks et les mosquées constituent-ils encore des marqueurs territoriaux et des accès privilégiés à la citadinité ?
Calendrier
Réception des propositions de contribution comprenant un titre, un résumé d’une page et 5 mots-clés :
31 décembre 2011
- fin janvier 2011 : avis du comité de rédaction
- 30 septembre 2012 : réception des articles en version intégrale
- décembre 2012 : avis du comité de rédaction
- 30 mars 2013 : réception des articles en version finale après intégration des remarques du comité de lecture
- Septembre 2013 : parution du numéro




« Villes et urbanisation dans la péninsule Arabique contemporaine »: appel à contributions pour un numéro spécial de