JM : Cela, c'est le point de vue de l'opinion publique en général, mais les forces politiques sont-elles sur la même longueur d'onde ?
HM : Évoquons tout d'abord les islamistes. Parmi eux, seuls les Frères musulmans s'intéressent à l'AKP turc, les Salafistes, pour leur part, ne se reconnaissent pas dans la formation turque majoritaire. Mais parmi les «Frères», il y a une nouvelle génération dont une partie sont entrés en dissidence pour former un nouveau parti qui s'appelle le «Courant égyptien». Ces gens-là se réclament d'un islamisme modéré, proche de celui de l'AKP, qui arrive à concilier islam et démocratie, islam et progrès économique, islam et consensus social. Ils acceptent que les femmes ne portent pas le voile, il y a une sorte de clémence dans leur approche qui leur permet de concevoir que l'islam puisse se concilier avec le monde d'aujourd'hui. Toutefois à côté de cette nouvelle génération, la vieille garde des «Frères», qui tient toujours les rênes de la confrérie, n'a pas apprécié du tout les déclarations d'Erdoğan sur la laïcité. Ils ont vu cela d'un très mauvais œil et ils ont commencé à critiquer le premier ministre turc, en disant : « Il peut garder ses conceptions à lui sur la religion... »
JM : La vieille garde des «Frères» a-t-elle vraiment critiqué durement Erdoğan ?
HM : Bon, ces critiques n'ont pas été très ouvertes et très explicites, mais il faut bien comprendre que la vieille garde des «Frères» n'apprécie pas le mot même de «laïcité», on peut même dire qu'ils le haïssent. Pour ceux qui contrôlent le courant principal des «Frères» et qui sont des sexagénaires ou septuagénaires (voire plus), le mot « laïcité », c'est comme la peste, c'est de l'athéisme, une sorte d'incitation à la débauche. Il est probable qu'il y a une stratégie politique derrière cela, car ils savent très bien que la laïcité évoquée par Erdoğan n'est pas hostile à la religion. En fait, il faut bien voir que si les « Frères » acceptaient la laïcité dont parlent le chef du gouvernement turc, ils risqueraient de se retrouver sur un terrain proche de celui de ceux que nous appelons les « Libéraux » en Egypte (partis de gauche et du centre favorables à un Etat séculier). Ils pourraient donc perdre un atout majeur de leur discours qui est réducteur et qui consiste à dire qu'être «laïque», cela signifie être contre la religion, être athée. Ce comportement peut vous paraître simpliste, mais les «Frères» ont intérêt à diaboliser le concept de laïcité, parce que cela fait leur affaire. Ils ont même réussi à rendre ce terme tabou en Égypte au point que désormais les autres partis n'osent plus parler «d'Etat laïque» mais préfèrent employer les termes «d'État civil». Il ne faut pas oublier qu'ils s'adressent à des gens peu éduqués pour qui la religion est très importante. 40% de la population en Egypte est analphabète. A cela s'ajoute une proportion significative de personnes qui savent lire et écrire, mais qui n'ont reçu qu'une éducation basique. Donc lorsque Erdoğan a parlé de laïcité, les «Frères» ont mal réagi en disant qu'il ne pouvait accepter cette idée. En substance, ils ont déclaré : « Cette manière de voir est peut-être acceptable pour la Turquie, mais nous on ne peut pas admettre cette conception de la place de l'islam. » En même temps, ce qui est paradoxal c'est qu'ils continuent à essayer de tirer parti des succès turcs pour accréditer leur aptitude à gouverner et à améliorer la situation des Égyptiens. Cela leur permet d'écarter les propos alarmistes que tiennent les «Libéraux» à leur égard, lorsqu'ils expliquent que l'expérience de l'AKP montre que le régime qu'ils veulent instaurer n'est pas forcément sectaire, rigide ou intolérant.
(...)
Propos recueillis par Jean Marcou




De passage au Caire, au moment des dernières élections législatives égyptiennes, Jean Marcou a rencontré Hicham Mourad, le rédacteur en chef du magazine «Al Ahram Hebdo». Il est revenu avec lui sur la récente visite de Recep Tayyip Erdoğan en Egypte, avant engager la discussion sur la vision égyptienne de la Turquie et des nouveaux équilibres stratégiques de la région.