Le soufisme au Maroc fait, aujourd'hui, l'objet d'une grande exposition médiatique, au point qu'on est tenté d'en parler comme d'un phénomène de société. On en parle comme d'un « retour », pourtant il n'a jamais vraiment disparu de la scène. A ce titre, il est plus juste de parler d'une forme de présence inédite, dans des lieux et à travers des discours qui renouvellent les regards à son égard. Cette conjoncture trouve en arrière-plan une volonté politique plus ou moins dite, ou plus ou moins suggérée, de faire de cette forme particulière d'islam un cheval de bataille dans la reconfiguration de l'identité religieuse marocaine. L'objectif – mais non le seul – serait de contrer la diffusion d'islamismes « étrangers ». De fait, le soufisme recouvre une variété de fonctions et de ressources stratégiques de gouvernance et de promotion d'une modernité politique au Maroc.
Dans ce changement de cap, il y a un signe des temps. Afin de mieux le saisir, il faut revenir en arrière, notamment à l'indépendance, en 1955, quand les nouvelles élites nationalistes au pouvoir avaient tout fait pour marginaliser l'islam confrérique. Il était alors non seulement accusé de collaborationnisme avec l'autorité coloniale et d'obscurantisme, mais encore à contrecourant des idéaux de modernité et de progrès tels qu'ils étaient imaginés et visés à l'époque. Bref, il représentait ce que le pays était appelé à laisser derrière, pour mieux embrasser ses nouveaux rêves. L'œuvre de dévalorisation continua jusque dans la fin des années 1970 et connut alors un second souffle, notamment avec les mouvements de l'islam politique qui lui opposaient un islam « pur », libéré des pratiques traditionnelles, considérées comme des innovations blâmables. Jusqu'en 2005 encore, 56% des Marocains interrogés dans une enquête sur les pratiques religieuses[1] désapprouvaient la
ziyara, la visite aux saints et aux sanctuaires, la considérant comme pratique archaïque et « populaire ». Chose paradoxale, le développement de cet imaginaire de déni s'est fait dans un contexte de renforcement continu du lien entre la royauté, sous Hassan II en particulier, et les confréries religieuses traditionnelles – et vice-versa. Ceci en droite ligne avec la tradition de la bay'a (allégeance).
A partir du début des années 2000, cette complicité au sommet commence à être davantage inclusive. Tout part, pourrions-nous dire, avec le new deal du roi Mohammed VI et surtout avec les attentats de New York. Le regard suspicieux, voire de mépris, des journaux commence à changer et ils deviennent un lieu fort de production et de diffusion d'un discours promouvant le retour du « spirituel social » (Aujourd'hui le Maroc le 14/11/2002) et des zaouia (Aujourd'hui le Maroc le 24/05/2002). L'appréhension montante vis-à-vis des mouvements islamistes a constitué un déclencheur, mais ce ne fut pas le seul facteur. En effet, dans les hautes sphères de l'État, de nouvelles formes de visibilité et d'affichage ont émergé autour de personnalités dont l'appartenance confrérique renforçait l'image publique. Pour certains observateurs, il s'agissait d'un objectif gouvernemental visant à réhabiliter l'islam confrérique au sein de l'État, en opérant ainsi la réconciliation entre islam « légal » et islam « populaire » [Mohamed Darif, 2010]. Le 13 septembre 2004, à l'occasion de la première rencontre mondiale Sidi Chiker des affiliés au soufisme, Ahmed Toufiq assuma pleinement son rôle en prononçant un discours qui réaffirmait le souci de construire un islam marocain ouvert et tolérant, dans lequel la mystique soufie serait aussi bien l'âme que la clé interprétative du monde contemporain (Aujourd'hui le Maroc le 14/09/2004).
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Par Nazarena Lanza