Pour ce qui est de nouvelles sanctions, la marge de manœuvre reste en fait étroite pour la Turquie. Intégrée à la mondialisation et fortement liée au marché européen, l'économie turque pâtirait, en effet, de mesures unilatérales de rétorsion. Paris par ailleurs a rappelé à Ankara les obligations qui sont les siennes dans le cadre de l'OMC et de l'accord d'Union douanière avec l'UE. La présidente de la TÜSIAD (organisation du grand patronat turc), Ümit Boyner, quant à elle, a estimé que même un boycott des produits français ne serait pas «une si bonne idée». Il est cependant probable que les grands marchés publics turcs d'équipement (nucléaire, transports publics...), déjà peu accessibles aux entreprises françaises, leur seront interdits désormais pour un certain temps.
Le caractère limité des sanctions prises explique sans doute la vivacité des réactions verbales officielles. Les responsables turcs ont tenu à compenser les effets contenus des mesures prises par un durcissement de ton, afin de signifier leur mécontentement extrême. Toutefois même sur ce terrain là, on relève une évolution, depuis quelques jours. Intervenant lors d'une réunion de TÜBITAK (Türkiye Bilimsel ve Teknolojik Kurulu, le Conseil scientifique et technologique de Turquie, équivalent turc du CNRS français), Recep Tayyip Erdoğan a mis en garde ses compatriotes contre les propos belliqueux ou agressifs à l'égard des pays qui reconnaissent le génocide arménien, et souhaité que l'on réponde aux «politiciens populistes» (qui selon lui sont derrière ces reconnaissances) par des arguments «guidés par l'histoire et la science.»
En réalité, ce n'est pas tant par des mesures formelles décidées unilatéralement par la Turquie que l'impact de cette nouvelle brouille turco-française risque de se faire sentir que par des mutations stratégiques plus globales. Avec les révolutions arabes, le départ des Américains d'Irak, l'évolution difficile de la situation en Afghanistan, le dossier nucléaire iranien, la méditerranée orientale et le Moyen-Orient forment une zone en pleine recomposition. Boostée par ses succès économiques, sa popularité dans le monde arabo-musulman, et sa diplomatie de plus en plus active, la Turquie est devenue face à l'Iran la grande puissance montante de la région. Il est possible que Paris pense pouvoir se passer de cette influence en tablant sur les relations traditionnelles qu'elle entretient avec le monde arabe, et sur les doutes qui commencent à travailler certains gouvernements arabes quant à la trop forte omniprésence d'Ankara. Ce n'est ainsi pas Chypre qui aurait été réticente à la présence de la Turquie, lors de la récente réunion européenne sur la crise syrienne, mais bien l'Egypte, inquiète de la montée en force de son puissant voisin. Pourtant, en dépit de l'épisode libyen, l'influence et la crédibilité de la France ne sont plus tout à fait ce qu'elles ont pu être, auprès de capitales arabes, de surcroît plus préoccupées par des problèmes intérieurs, que par le souci de leur rayonnement international...
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Par Jean Marcou




Après la tempête sur les relations franco-turques provoquée par le vote en première lecture le 22 décembre, par l'Assemblée nationale, de la proposition de loi pénalisant la négation des génocides, les esprits semblent progressivement s'apaiser en Turquie. Le Conseil de sécurité nationale (organe rassemblant régulièrement les plus hautes autorités civiles et militaires de l'Etat), qui s'est réuni le 28 décembre (photo), a néanmoins promis de nouvelles sanctions contre la France, si ce texte est définitivement adopté. On se souvient que la semaine dernière, Ankara avait annoncé une série de mesures symboliques : rappel de son ambassadeur à Paris pour consultation, gel des activités militaires conjointes entre les deux pays, interdiction aux bâtiments de guerre français de visiter les ports turcs, limitation de l'usage de l'espace aérien turc pour les appareils militaires français... Aux dires des experts, ces décisions, qui touchent pour l'instant principalement les relations militaires franco-turques, auront concrètement un effet limité, car ces relations ont déjà été fortement entamées par les précédentes brouilles entre les deux pays.