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Accueil Actualité Moyen-Orient Actualité du Cedej Cedej : Compte-rendu de la table-ronde Questions constitutionnelles et dynamiques électorales
Mercredi, 07 Mars 2012 12:09

Cedej : Compte-rendu de la table-ronde Questions constitutionnelles et dynamiques électorales

cedejLa table-ronde « Questions constitutionnelles et dynamiques électorales », coorganisée par le Professeur Gilles Kepel, responsable à Sciences Po du Koweït Program for Advanced Studies, et Bernard Rougier, directeur du CEDEJ, s'est tenue le 12 janvier 2012 au Caire à l'hôtel Flamenco. Cette rencontre a été un réel succès, tant au regard de la qualité des interventions que de l'intérêt des débats.

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La journée avait été précédée, la veille au soir, par une projection d'extraits du film collectif égyptien « Dix-huit jours » en présence de son Excellence Jean Felix-Paganon. Un débat entre une salle comble et deux co-auteurs du film – les réalisateurs Yousri Nasrallah et Myriam Abou ' AUF – a fait suite à la projection. Lors de la même soirée, Nabil Mouline, enseignant à Sciences Po, a proposé une analyse exhaustive du rôle joué par le cinéma égyptien contemporain dans la création d'un imaginaire de la contestation.

La matinée de la journée du 12 était consacrée à l'étude comparée des transitions arabes en contexte révolutionnaire ainsi qu'aux comportements des acteurs dans pareille situation. Le professeur Ghazi Gheraïri (Université de Tunis) a insisté sur le rôle stratégique de la Haute instance dans la conduite du processus de transition en Tunisie. Constituée d'une quinzaine d'experts et de représentants de la société politique et syndicale, celle-ci est parvenue à défaire l'arsenal juridique autoritaire de l'ancien régime et à encadrer les différentes étapes devant mener à l'élection d'une assemblée constituante. Le professeur Gheraïri a insisté sur l'importance du temps dans la mise en œuvre d'un processus constitutionnel et s'est inquiété, a contrario, de l'urgence du débat constitutionnel en Egypte.

Le professeur Gilles Kepel a élargi la question des transitions aux cas de la Libye et du Yémen. Ses voyages récents dans ces deux pays lui ont donné l'occasion de remarquer l'importance des registres locaux de légitimité dans la pratique des acteurs. Ainsi, les Arabes de Zintan et les Berbères de Jabal Nefoussa qui campent autour de la ville de Tripoli évoquent à leur façon les analyses d'Ibn Khaldun (14ème siècle) sur la conquête de la ville par des groupes d'origine rurale possédant une forte solidarité interne ('açabiyya). Chaque combattant rappelle le sort de ses « martyrs » pour exciper de la légitimité de son groupe par rapport à d'autres se réclamant d'une référence équivalente. Ces registres concurrents de légitimité s'affichent sous forme de « tags » et de dessins sur les murs de la capitale. Cette tendance à « l'inqissâm », à la fragmentation se retrouve également au Yémen, où le centre-ville de Sanaa fait cohabiter toutes les tendances du pays, dans un entrelacs de campements et de tentes qui évoque le harâm (espace sacré) du pèlerinage à l'époque préislamique.

Revenant au cas de la Tunisie et de l'Egypte, le professeur Kepel note que les sociétés civiles, dans chacun des deux pays, ne se dynamisent pas de la même façon. La différence majeure réside dans la polarisation de l'opinion, plus importante en Egypte qu'en Tunisie, où la Haute instance est parvenue « à construire du consensus ».

Georges Fahmi, chercheur au centre Badâ'il géré par Amrou al-Shoubaki, député nouvellement élu, considère qu'un clivage générationnel traverse les institutions religieuses et politiques en Egypte. Il note que les jeunes coptes remettent volontiers en cause leurs dirigeants religieux au nom d'une aspiration démocratique, et que des oulémas de l'Université d'al-Azhar ont précédé leurs aînés en se rendant place Tahrîr dès les premiers jours. Pour autant, les règles du jeu n'ont pas encore fondamentalement changé, comme l'illustre le procès d'un Moubarak uniquement jugé pour des faits commis après le 25 janvier.

Gilles Kepel complète l'intervention en considérant que la chronologie révolutionnaire doit en réalité commencer avec les attentats d'Alexandrie contre l'Eglise des deux saints. C'est à ce moment qu'il faut faire remonter l'apparition de critiques ouvertes contre un appareil sécuritaire devenu de plus en plus incontrôlable à mesure qu'il s'autonomisait.

Etudiant à Science Po Paris et à l'Université de Genève, Youssef al-Chadhli a nuancé l'idée d'une révolution égyptienne construite sur une chaîne de causalités allant du précédent de Kifâya en 2004 aux grèves de Mahalla en 2008 jusqu'à l'apothéose de janvier 2011. Selon lui, parmi les personnes présentes dans la rue le 25 janvier, peu avait déjà eu l'occasion de se mobiliser. Il existait certes une nouvelle culture de la contestation avant le 25 janvier, mais celle-ci n'impliquait pas ce qui s'est produit ce jour-là. Le cycle qui a conduit au 25 janvier est selon lui plus court, croisant les frustrations de l'élection de 2010, l'attentat contre l'Eglise copte, l'assassinat de Khaled Saïd à Alexandrie, le retour de Mohammed al-Baradeï, les événements en Tunisie.

Par ailleurs, Youssef al-Chadhli a fourni une analyse des méthodes de mobilisation utilisées par les jeunes révolutionnaires. Ceux-ci, conscients des risques de désaveu de la part de la société après les violentes manifestations du 17 décembre 2011, ont lancé une campagne d'information du nom de kâzibûn (« les menteurs ») afin d'élargir leur base sociale dans les quartiers populaires de la capitale.

Le premier panel de l'après-midi avait pour objet le décryptage du vote islamiste aux élections. Clément Steuer, chercheur au CEDEJ, a mis le scrutin de 2011/2012 en perspective comparée. Les élections du passé reposaient sur la mise en concurrence d'élites alliées au Parti National Démocratique (PND) et obligées d'entrer dans un rapport de clientèle avec leurs mandants pour espérer gagner un siège. Le processus électoral était dominé en amont par la commission des partis, seule instance habilitée à délivrer les autorisations légales aux formations politiques. Sur ce plan, la révolution du 25 janvier a introduit des ruptures radicales : la commission des partis est désormais composée de juges, et non plus des dirigeants du parti dominant. L'offre partisane peut à présent s'épanouir. Le découpage électoral a dessiné des circonscriptions gigantesques, brisant ainsi l'efficacité des réseaux clientélistes à l'échelle locale. La seule voie offerte aux notables consistait donc à s'inscrire sur les listes d'un parti ayant une forte identité programmatique. Selon Steuer, les Frères musulmans ont su établir cet équilibre entre notabilités locales et programme politique.

Enseignant à Sciences Po, Stéphane Lacroix a présenté une série d'hypothèses pour expliquer le succès fulgurant du parti salafiste al-Nour. Il note en particulier l'importance de l'effet de nouveauté. Même réprimés, les Frères musulmans avaient eu des élus aux élections de 2005. Pour de nombreux électeurs, les Frères apportent l'ordre, mais pas la rupture ; les révolutionnaires la rupture, mais le désordre. Seuls les salafistes incarnent à la fois l'ordre et la rupture. Une rhétorique de classe a pu jouer dans certains quartiers, mais le parti a eu des électeurs dans tous les milieux. En de nombreuses circonscriptions, celui-ci s'est appuyé sur les réseaux de notabilités locaux les moins impliqués dans les affres de l'ancien régime. Selon Lacroix, la relation entre la prédication d'Alexandrie – la référence religieuse du parti al-Nour – d'une part, et les cadres du parti, d'autre part, devra être observée avec attention à l'avenir. Claire Talon (correspondante du journal le Monde) souligne la capacité d'adaptation et le pragmatisme électoral du parti al-Nour, au sein duquel l'entrée en politique et la progression hiérarchiques peuvent être rapides.

Diplômé de Sciences Po et chercheur à l'Arab Reform Initiative, Mo'az al-Zoghbi compare le succès des Frères musulmans sur le champ politique avec leur manque d'innovation doctrinale sur champ religieux. Il note également l'emprise très forte de la confrérie sur le parti « Liberté et Justice ». Sur la question du programme, il faudra, selon lui, attendre la réunion du majlis al-choura (parlement des Frères musulmans) pour connaître la position du parti sur la question constitutionnelle.

Boursier du CEDEJ, Gaëtan du Roy présente les résultats d'une microsociologie des rapports de pouvoir et de sens dans le quartier des chiffonniers coptes de Manshiet Nasser, permettant d'introduire des éléments de comparaison avec la sociologie du vote islamiste. Gaëtan du Roy montre à cette occasion les effets déstabilisants de la dynamique révolutionnaire sur un clientélisme local construit depuis plusieurs décennies, et le rôle d'un confessionnalisme copte incarné par « l'Union des jeunes de Maspero » dans la mise en cause radicale des autorités locales, fussent-elles religieuses.

Enfin, le dernier panel était consacré aux défis du pacte politique en période de crise. Le constitutionnaliste égyptien Amr al-Shalakani, professeur à l'Université du Caire, a établi une comparaison entre la période actuelle et la période 1952-1954 en montrant les montages légaux qui ont conduit à la dictature nassérienne. Bernard Rougier, directeur du CEDEJ, s'est attaché à montrer les spécificités de la situation politique et constitutionnelle égyptienne. L'assemblée élue au cours des dernières élections est une « législature constituante » et non une « assemblée constituante ». Cette différence risque de peser lourd dans le processus constitutionnel, car au sein d'une « législature constituante », les représentants du peuple auront beaucoup plus de difficultés à faire la distinction entre les enjeux du long terme, d'une part, et les marchandages politiques ordinaires, d'autre part. Par ailleurs, une Constitution ne suffit pas, à elle seule, à garantir la démocratie, sans l'existence d'un réseau d'acteurs – syndicats, religieux, Université d'al-Azhar, partis politiques, intellectuels – pour se mobiliser en cas d'atteintes aux principes constitutionnels. A cet égard, les rapports entre la légitimité représentative de la nouvelle assemblée et la « légitimité par l'origine » incarnée par la place Tahrîr continuera certainement à faire question dans le débat politique des prochains mois, voire des prochaines années.

Cette journée a marqué un moment important dans le processus de reconstruction du CEDEJ, dont les chercheurs – français, égyptiens et européens – s'attellent à présent à la rédaction d'un ouvrage collectif, à paraître en co-édition avec un éditeur universitaire parisien, sur la nouvelle Egypte politique après les élections de 2011/2012. Le CEDEJ a désormais vocation à s'appuyer sur de jeunes talents égyptiens pour reconstituer, dans la mesure des moyens qui sont les siens, une masse critique de chercheurs.

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