Il est vrai que l'image de Shanghai pour les Occidentaux est liée en partie à la présence de l'opium, mais il serait tout à fait faux de croire que le sujet a été traité de façon sérieuse par les historiens.
Une drogue en sursis ne peut donc pas proposer une base pour établir des comparaisons avec le cas de Shanghai.
Mais l'intérêt d'avoir choisi Canton est d'avoir en main des résultats pour une ville plus « normale » que Shanghai qui, pour beaucoup de raisons, parmi lesquelles l'importance de la présence étrangère et la rapidité de son développement économique, fait figure de cas atypique à l'échelle de la Chine.
Pouvez-vous nous décrire les fumeries de Canton ?
Canton compte environ 350 fumeries dans les années 1930, chiffre qu'il faut rapporter à une population de plus d'un million d'habitants. Au mot français « fumerie » correspond une bonne dizaine de termes différents en chinois. La richesse de cette terminologie reflète le fait que l'offre de fumeries est particulièrement large.
Attention donc au cliché de la fumerie comme lieu infâme et repaire de brigands, qui a été soigneusement entretenu par la littérature des contempteurs de la drogue.
Il est vrai que certaines fumeries se réduisent à une pièce sordide où, dans un confort pour le moins rudimentaire, une clientèle de coolies [travailleurs manuels, ndlr] consomme pour quelques sous une drogue de très mauvaise qualité.
Mais on trouve aussi des fumeries de luxe. Ces dernières sont installées dans de grands bâtiments permettant à une clientèle aisée de s'ébattre dans un décor très raffiné, d'user d'un matériel de luxe et des meilleurs crus d'opium. Ils disposent des éléments les plus modernes du confort, tels que ventilateurs électriques et radio ainsi que d'une palette extrêmement large de services (boissons, repas, massage, etc.). Tout cela se paie évidemment au prix fort.
La majorité des établissements rentrent pourtant dans une troisième catégorie. Ils sont composés d'une ou deux pièces qui, bien que propres et confortablement aménagées, n'offrent pas de luxe particulier. Elles attirent chaque jour une clientèle habitant ou travaillant aux alentours, qui viennent généralement s'y détendre à l'heure de la sieste ou après le dîner, et aiment à se retrouver entre habitués.




Entretien avec Xavier Paulès, paru dans Rue 89/Aujourd'hui la Chine, 10 janvier 2011.