Site réalisé par le pôle
de valorisation des Ifre

fmsh

Newsletter
Nom :
Courriel :
Pays :
Instit. :

Le réseau des Ifre sur facebookRejoingnez le réseau des Ifre sur Twitter
Accueil Actualité Asie Actualité de la Maison franco-japonaise Mfj : Les « soutiers» du nucléaire, par Paul Jobin
Mardi, 29 Mars 2011 18:18

Mfj : Les « soutiers» du nucléaire, par Paul Jobin

fukushima #3 blacksmoke

Entretien publié dans Le Monde, 23 mars 2011, Propos recueillis par Philippe Pons

Et dans un article de Paul Jobin.

Une poignée d'hommes portant des masques et des combinaisons blanches lestées de détecteurs de radioactivités essayent, au péril de leur santé et de leur vie d'enrayer une catastrophe nucléaire à la centrale de Fukushima. Ils seraient un peu moins de deux cents, à tourner en quatre équipes d'une cinquantaine, techniciens et ouvriers, aidés des pompiers et des soldats des forces d'autodéfense (armée japonaise), faisant preuve d'un courage exemplaire.

Le sort des « soutiers » du nucléaire reste mal connu. Paul Jobin, sociologue spécialiste du Japon, maître de conférences à l'Université Paris Diderot, qui a étudié la situation des ouvriers du nucléaire dans l'archipel, et en particulier à la centrale n.1 de Fukushima, a répondu aux questions du Monde.

Qui sont ces « soutiers » du nucléaire ? S'agit-il uniquement d'employés de TEPCO ?

Cette fois, TEPCO n'a pas précisé si elle a mobilisé un contingent d'ouvriers volontaires en cas d'accident, mais elle a peut-être fait appel aux ouvriers et techniciens qualifiés, intérimaires ou salariés d'entreprises sous-traitantes, qui effectuent les travaux de maintenance durant les arrêts de tranche d'un réacteur, ces « gitans du nucléaire », pour reprendre le titre d'un livre d'investigation de Kunio Horie paru en 1979. En temps ordinaire, ils passent d'une centrale à l'autre aux quatre coins du Japon, au rythme des arrêts de tranche. Avec les concentrations de doses radioactives qui sont maintenant relevées près des réacteurs de Fukushima (jusqu'à 400 millisieverts mardi 15), les intervenants sont condamnés à une mort prochaine, à moins que des renforts extérieurs aient été appelés d'urgence pour diluer la dose collective, ce qui retardera de quelques années les effets sur leur santé.

Samedi, les BARèmes de radioprotection ont été relevés jusqu'à 250 millisieverts par le ministère de la Santé. Qu'est-ce que cela implique ?

En temps normal, le maximum légal d'exposition est de 20 millisieverts sur une moyenne de cinq ans, ou un maximum de 100 sur deux ans, ce qui est déjà très élevé, mais on peut traduire cette décision « d'urgence » comme un moyen de légaliser leur mort prochaine et d'éviter d'avoir à verser des indemnités à leurs familles, car les risques de cancers augmentent à proportion de la dose encaissée, et à 250 mSvt, le risque de cancers, les atteintes mutagènes ou les risques sur la reproduction sont très élevés. En fait, ces ouvriers travaillent souvent en de ça des normes de protection. Le patron d'une petite entreprise résidant à proximité de Fukushima 1 qui avait travaillé pour le compte de fabricants de réacteurs nucléaires (General Electric, Hitachi...) m'avait montré en 2002 le cachet « pas d'anomalie » qu'il avait utilisé pendant des années pour falsifier le carnet de santé des ouvriers dont il avait la responsabilité, jusqu'à ce qu'il soit lui-même atteint de cancer et rejeté par TEPCO.

L'entreprise TEPCO et la centrale de Fukushima sont-elles particulières?

Oui et non. Fukushima 1 est une vieille centrale, ce qui accentue un problème inhérent à cette industrie. Comme me l'a expliqué un technicien rencontré à Fukushima - spécialisé dans la vérification des pompes, un élément important du dispositif de refroidissement - plus la centrale vieillit, plus il y a de réparations à faire, notamment à cause de l'accumulation de sources ionisantes, et plus il faut d'intervenants, donc un surcoût de main d'œuvre. Pour résoudre ce problème, dès la fin des années 1970, le Japon a confié toutes ces tâches à la sous-traitance, soit dix ans avant la France. Ces ouvriers se trouvent soit contraints de faire l'impasse sur certaines réparations, soit de poursuivre leur intervention aux dépens de leur santé.

Quelles sont les conséquences de cette organisation du travail pour la santé publique ?

Ce recours massif à la sous-traitance permet de diluer la dose collective. Quant à la « radioprotection », elle protège surtout l'industrie nucléaire. Il y a toute une organisation sophistiquée du déni, à commencer par les rejets quasi systématiques des demandes de reconnaissance en maladie professionnelle, même pour des cas de leucémie, documentés et défendus par de bons médecins. Ce qui est vrai pour les maladies professionnelles en général, atteint un paroxysme dans le cas du nucléaire. De sorte que si la famille de la victime insiste, TEPCO ou les autres entreprises préfèrent négocier en marge du système de reconnaissance : cela nuit moins à l'image du nucléaire.

Début mars, l'Association de radioprotection a remis une enquête épidémiologique au ministère des Sciences. Portant sur 210 000 anciens salariés du nucléaire, elle visait à vérifier l'effet des « faibles doses ». Comme par hasard, pas d'effet statistique significatif, hormis pour un type de leucémie. Depuis le début de la catastrophe de Fukushima, je constate que le même déni est à l'œuvre, mais cette fois en temps réel, et pour l'ensemble de la population. C'est effrayant ».

Informations supplémentaires