Les Européens découvrent la médecine chinoise au cours du XVIIe siècle, d'abord à travers le témoignage de voyageurs, puis grâce aux informations recueillies par les jésuites et quelques médecins des compagnies maritimes. L'attrait exercé sur certains d'entre eux marque le début de son exportation vers le monde occidental. En Chine contemporaine, elle a connu durant le siècle dernier un développement parallèle aux soubresauts de la vie politique chinoise. Au début du XXe siècle, la confrontation avec la médecine occidentale conduit de nombreux intellectuels chinois à considérer leur propre tradition médicale comme une forme de superstition. Lu Xun, par exemple, réfléchissant sur sa découverte des sciences occidentales, témoigne de son expérience en disant : « j'en vins peu à peu à la conclusion que les médecins chinois n'étaient, consciemment ou non, que des escrocs » (2). Durant cette période de perte de confiance de la Chine dans la force de ses propres traditions, se succèderont divers mouvements qui correspondent à autant de choix politiques : refus de laisser mourir une tradition médicale autochtone rendant encore de nombreux services ; effort pour essayer de faire évoluer cet héritage en l'enrichissant de l'apport nouveau de la biomédecine occidentale ; abandon de cet héritage culturel encombrant et jugé inefficace d'un point de vue thérapeutique. Le gouvernement nationaliste appuya plutôt ce dernier courant qui fut surtout dominant à la fin des années 1920. Un moment symbolique de cette période fut la première réunion sur la santé nationale, convoquée en février 1929 par le ministère de la Santé du gouvernement de Nankin et au cours de laquelle le slogan « abolir la médecine chinoise » ( 廢止中醫– feizhi zhongyi ) fut défendu par plusieurs autorités scientifiques.
Après la création de la RPC et une courte phase de rejet, la décision de Mao Zedong de faire de cette médecine un « trésor culturel national » allait renverser cette tendance en amenant le Parti communiste à donner à la médecine chinoise les moyens politiques et économiques, non seulement de survivre, mais aussi d'évoluer et de se diffuser. Mais cette transformation se fit à travers d'intenses luttes politiques conduisant à des décisions gouvernementales multiples et parfois contradictoires (3). Ces réformes, qui ont conduit à intégrer la médecine chinoise au système de santé publique et à l'enseignement universitaire, au même rang que la médecine occidentale, ont entraîné des transformations radicales tant dans son exercice que dans sa transmission. Portée par un important support national, depuis un demi-siècle, la médecine chinoise fait l'objet d'une intégration progressive dans l'offre de soins de différents pays, avec une institutionnalisation progressive mais encore très incomplète et surtout inégale. Les questions afférentes touchent à l'identité, à la pérennité, aux mutations et aux enjeux de la médecine chinoise dans le monde contemporain et sont exposées dans l'article d'Éric Marié. Il analyse différents modes de transmission de cette discipline, leur juxtaposition et leurs confrontations dans la Chine contemporaine et la façon dont ceux-ci ont évolué en se diffusant en Occident. Après un état des lieux de cette adaptation de la médecine chinoise hors de son milieu culturel d'origine, il présente des perspectives possibles du rôle des universités et des institutions de recherche qui pourraient respecter l'originalité de ce système médical tout en lui permettant d'accéder à une nouvelle dimension, en adéquation avec le monde contemporain.
Frédéric Obringer décrit à quel point l'inscription de la médecine chinoise sur la liste du patrimoine immatériel de l'humanité par l'UNESCO résulte d'une histoire complexe et « peut être comprise comme une réaction de défense vis-à-vis des attaques dont elle est la cible depuis près d'un siècle ». Il éclaire aussi cet événement par une analyse détaillée des listes nationales sur lesquelles la Chine avait déjà inscrit des aspects de la médecine chinoise différents de l'acupuncture et de la moxibustion reconnus par l'UNESCO en 2010. Sa réflexion permet de dénoncer une double tentation : restreindre la médecine chinoise, tradition vivante, à un patrimoine culturel ou la contraindre à prendre les formes de la biomédecine, « au risque d'y perdre son âme ».
Ces deux risques ne sont pas les deux seuls obstacles que rencontre la médecine chinoise dans son processus d'institutionnalisation. Pierre-Henry de Bruyn et Évelyne Micollier esquissent ensemble un éventail d'enjeux – idéologiques, épistémologiques, politiques, économiques et didactiques – inhérents à son développement contemporain. Les différents facteurs évoqués dans leur article mettent en évidence que la médecine chinoise constitue déjà, de facto, un système médical mondialisé qui, à travers ses adaptations aux différents pays, ouvrira, dans un futur proche, de nouveaux champs de recherche.
La médecine chinoise ne s'est pas développée qu'en Chine. En Asie orientale, elle a exercé, depuis des siècles, une influence profonde et établi des échanges avec d'autres traditions médicales. En Europe, depuis un siècle, elle a progressivement intéressé divers thérapeutes et médecins qui ont importé, de leur propre initiative, ce savoir exotique. Plus récemment, la croissance de la présence politique et économique de la RPC en Afrique y a entraîné un nouveau genre de diffusion de la médecine chinoise. Les articles de Kang Yeonseok, de Lucia Candelise et de Hilaire de Prince Pokam illustrent respectivement ces trois processus de développement, externes à la Chine, fondamentalement distincts.
Dans une présentation panoramique de l'histoire de la médecine coréenne, Kang Yeonseok expose les interférences historiques entre la construction des savoirs et l'usage de corpus de sources écrites communs ou spécifiques à chacune des deux médecines. Il montre que la tradition chinoise a émis et reçu des influences d'autres traditions locales. L'exemple de la médecine coréenne est emblématique du genre de questions que ces confrontations ont engendré : peut-on parler de spécificités locales de la médecine chinoise ou de systèmes médicaux autonomes, malgré l'usage partagé de certains textes fondateurs ? Au-delà des particularismes théoriques ou pratiques, c'est la problématique de l'identité de chacune de ces deux médecines qui se pose, parfois intriquée par l'interférence de susceptibilités nationales.
Lucia Candelise offre une étude comparative de la diffusion de la médecine chinoise en France et en Italie. Dans une approche méthodologique volontairement limitée au milieu des médecins acupuncteurs de ces deux pays, milieu observé grâce à des interviews réalisées à partir de 2002, elle montre comment les discours de ce genre très précis de praticiens français et italiens de la médecine chinoise révèlent des motivations en perpétuelle évolution et des appropriations spécifiques à des contextes nationaux distincts. Son article révèle ainsi très concrètement comment, en répondant à des exigences propres à chaque contexte social, culturel aussi bien que professionnel, la médecine chinoise connaît de véritables métamorphoses qui sont loin d'être identiques dans tous les pays européens.
Enfin, Hilaire de Prince Pokam propose une étude sur l'implantation de la médecine chinoise au Cameroun. Il analyse la réception et l'adaptation de ce système médical, ainsi que sa confrontation aux traditions médicales locales. Il montre également dans quelle mesure il peut devenir un vecteur d'une politique expansionniste de la Chine en Afrique, cette stratégie du « soft power » poursuivant des intérêts économiques et politiques. Il se produit ainsi une sorte de colonisation médicale implicite qui reçoit un accueil favorable car elle permet d'améliorer et de diversifier l'offre de soins dont la population locale peut bénéficier. Ce processus comporte donc des enjeux multiples au sein desquels il faut compter l'influence sur le réveil de traditions médicales locales qui profitent de ce contexte d'ouverture pour émerger et s'organiser.
Ces contributions, proposées par des auteurs relevant de champs disciplinaires variés, révèlent à quel point la situation de la médecine chinoise intéresse de nombreuses spécialités : histoire, sinologie, anthropologie, sciences économique et politique... Cette diversité d'approches et de points de vue apporte des outils d'analyse et des éléments de compréhension complémentaires. Cependant, ce système médical, devenu un patrimoine mondial et un objet d'étude en sciences sociales, est également, et avant tout, un moyen de se soigner pour des millions de patients. La préservation et l'évaluation de sa pratique constituent donc une importante question de santé publique qui touche non seulement la Chine mais aussi l'ensemble du monde.
Éric Marié et Pierre-Henry de Bruyn
Sommaire
Dossier : La médecine chinoiseLa médecine chinoise : diffusion mondiale d'un patrimoine en mutation
Éditorial
Éric Marié • Pierre-Henry de Bruyn
Éric Marié
La médecine chinoise et la tentation du patrimoine
Frédéric Obringer
Diffusion institutionnelle de la médecine chinoise : typologie des principaux enjeux
Pierre-Henry de Bruyn • Évelyne Micollier
La médecine chinoise au-delà des frontières chinoises : La confrontation de ses pratiques avec la médecine conventionnelle en France et en Italie
Lucia Candelise
Kang Yeonseok
La médecine chinoise au Cameroun
Hilaire de Prince Pokam
Articles
La loi chinoise sur le contrat de travail et les coûts de production liés à la main-d'oeuvreLina Kong • Zhaozhou Han • Kang An • Vincent Mok
Hong Kong et l'internationalisation du RMB
Man Kwong Leung
Actualités
Internationalisation de la monnaie chinoise
Michel Aglietta
L'endettement des collectivités locales chinoises : les prémices d'une crise ?
Thomas Vendryes
Yang Chan
Comptes-rendus de lecture
Kevin J. O'Brien, Zhao Suisheng (éd.), Grassroots Elections in ChinaPaul Charon
Janette Ryan (éd.), China's Higher Education Reform and Internationalisation
Jean-Charles Lagrée
Philippe Paquet, Madame Chiang Kai-shek – Un siècle d'histoire de la Chine
David Bartel
Andrew D. Morris, Colonial Project, National Game: A History of Baseball in Taiwan
Jérôme Soldani




Perspectives chinoises, 2011/3