Quand la mémoire danse... Mémoire et modèles musico-choréographiques chez les migrants d’Ayacucho (Pérou)

Jeanne Saint-Sardos est doctorante en ethnomusicologie à l’Université Paris IV et elle a été recrutée comme boursière de l’Institut Français d’Études Andines à Lima.
Intervention lors de la quatrième session du colloque LIGNES DE VIE. MEMOIRE DES DOMINES, MEMOIRE DES DEPLACES
L’IFEA a pour champ de recherche la multiplicité des héritages historiques et la diversité des milieux et des sociétés des pays andins. Il développe aussi bien des programmes sur le patrimoine archéologique et ethnographique andin, que sur la construction des identités, des sociétés et des États, ou sur la fragilité des milieux, les aléas et la vulnérabilité, voire sur les sociétés indiennes et afro, le métissage et l’acculturation.
Il publie de nombreux ouvrages, dont la revue Bulletin de l’IFEA, les Travaux de l’IFEA, depuis 2000 la collection Bibliothèque andine de poche et enfin Actes & Mémoires, depuis 2006.
La danse des ciseaux
Dans la banlieue sud de Lima, pas une semaine ne passe sans que des banderoles colorées n’annoncent en grosses lettres la danse des ciseaux au programme des fêtes du dimanche suivant.

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paso de baile par le danseur Paqcha Qapariy (Huacaña, juillet 2007)
Car danseurs et musiciens jouissent d’une certaine liberté : la danse se compose d’une séquence précise de pièces (tonadas pour la musique et pasos pour la danse) dont la plupart est constituée en partie d’un principe musical et d’un principe chorégraphique laissant une marge de variation aux danseurs et aux musiciens. Ces principes restent peu verbalisés ; hors de l’observation, beaucoup ne sont perçus qu’à travers les critiques : il s’agit surtout de préciser ce qui ne peut se faire mais très rarement d’indiquer comment cela doit être fait. Les modèles musico-chorégraphiques s’expriment surtout à travers des propos négatifs. La réalisation de ces éléments en majorité structurels fait aussi appel aux règles tacites de l’interprétation et de l’ornementation qui, encore moins verbalisées que les structures, correspondent au côté plus esthétique des modèles et ne sont pas imperméables à une certaine subjectivité. Outre la liberté qu’elle laisse aux artistes, la danse des ciseaux offre plusieurs avantages pour envisager la question de la mémoire dans l’art. Tout d’abord, la situation de migration a provoqué une concentration de son évolution tant dans le temps que dans l’intensité ; cela rend le phénomène plus visible et plus facile à étudier. De plus, les variations doivent être observées dans deux dimensions, le temps et l’espace. Ce dernier se divise d’ailleurs lui-même en deux parties, la banlieue liménienne et les villages de la sierra, en constante interaction. Enfin, la danse se pratique seulement chez les Ayacuchanos (sauf de très rares présentations sur scène), et elle ne subit pas encore la pression d’exigences extérieures, qu’elles soient liées à des politiques mercantiles ou à des principes culturels.
La mémoire des structures
Afin de mieux rendre compte des rapports entre la mémoire et les modèles musico-chorégraphiques, je vais toutefois considérer les structures et les règles d’interprétation séparément dans un premier temps. Leurs relations avec la mémoire s’avèrent en effet trop différentes pour pouvoir les traiter conjointement.
Si certaines danses se contentent d’un seul niveau de structuration, la danse des ciseaux, elle, en révèle trois : l’organisation de la séquence des pièces, la forme des pièces et la structuration des éléments « libres » qui constituent ces dernières.
Dans la séquence des pièces musico-chorégraphiques, certains pasos recouvrent plusieurs tonadas : alors que les musiciens jouent diverses pièces musicales consécutives, les danseurs continuent d’exécuter la même pièce chorégraphique. La séquence chorégraphique, le nom de ses pièces et leur ordre sont connus non seulement des artistes mais du public ayacuchano en général. Par contre, ce dernier ne connaît que rarement la totalité des pièces musicales, il semble essentiellement se référer à la danse. Chaque pièce musico-chorégraphique possède un nom et les tonadas qui « doublent » un paso ont chacune leur propre nom mais sont aussi considérées comme une sous-catégorie du paso. Tout cela est formulé très clairement, et même écrit lorsqu’il s’agit de contrôler le déroulement de la compétition lors des fêtes. L’ordre rituel vient en outre renforcer l’ordre musico-chorégraphique dans la mesure où à chaque pièce correspond un lieu, un moment de la fête, voire une fonction (louer un saint ou se déplacer dans le village). Ces éléments qualifient autant une pièce que sa place dans la séquence et c’est généralement selon eux que les artistes expliquent la séquence de base et les pièces les plus importantes.
En ce qui concerne la musique, la forme des pièces peut être de deux types : fixe ou libre. La liberté pour les pièces fixes ne réside que dans l’interprétation, le style. Les pièces libres, elles, se composent d’une alternance de phrases musicales libres et de refrains empruntés à un réservoir. Ces derniers sont structurants et signifiants selon leur agencement mais les artistes ne peuvent expliquer verbalement que peu d’aspects de cette organisation interne des pièces. Toutefois, la structuration semble intégrée par tous, y compris par les non-artistes qui reconnaissent la quasi-totalité des combinaisons de refrains. Pour la danse, un seul élément, semble-t-il, peut être considéré comme structurant : commencer par un tour de la piste de danse dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Ce détail n’est jamais exprimé et reste une conclusion de l’observation.
Enfin, les éléments libres qui constituent les pièces sont gouvernés par des caractéristiques structurantes. Pour la musique, il s’agit d’éléments mélodico-rythmiques plus ou moins précis selon les pièces ; ceux-ci ne font l’objet d’aucune verbalisation ni abstraction, toute question à leur sujet n’entraîne qu’un exemple de réalisation. Les principes chorégraphiques, eux, consistent bien plus en des indications de mouvements, comme des pas sur les pointes ou des acrobaties avec sauts, qu’en des « pas » précis. Ils peuvent être expliqués verbalement pour la plupart, même si ce n’est que très succinctement. Ces caractéristiques musicales et chorégraphiques, bien que structurantes, s’avèrent très proches des règles d’interprétation et la frontière entre les deux reste parfois difficile à cerner.
Les structures musico-chorégraphiques en général possèdent une mémoire assez forte ; au contraire, l’aspect esthétique est plus sujet à des variations. Par exemple, de nombreux répertoires sont actuellement amplifiés, des instruments extérieurs ajoutés à la formation d’origine. Le style est modifié sans pour autant que les formes changent ni que le genre prenne un autre nom. Les évolutions que subit la danse des ciseaux d’Ayacucho touchent en effet très peu ses structures. La parole participe très peu à leur processus de mémoire mais cela ne gêne pas particulièrement leur conservation et leur transmission. Il en est de même pour le langage dans lequel la grammaire est assimilée de façon inconsciente, sans être abstraite. En effet, les structures musico-chorégraphiques s’acquièrent sans l’intervention d’éléments extérieurs. Ce sont elles les fondements de la pensée musicale et chorégraphique. Cependant, en ce qui concerne les éléments libres chorégraphiques, certaines modifications apparaissent, critiquées par certains mais acceptées par le public à tel point qu’elles deviennent la norme. Les règles ne semblent pas assez intelligibles pour tous pour constituer des éléments de base immuables, du moins dans les dernières décennies. Il s’agit du même phénomène que pour les règles d’interprétation, le style, ce qui sera développé plus bas.
Certaines variations structurelles peuvent aussi s’expliquer par la multiplicité des mémoires. En effet, chaque village exécute sa propre version des modèles ; les artistes viennent majoritairement de l’extérieur mais ils se plient à la coutume du lieu. Cependant, ils portent en eux les usages de leur village ainsi que de ceux qu’ils ont traversés, et cela se ressent dans leur interprétation. Ils font donc le lien entre les mémoires des différents villages et permettent de former ainsi une mémoire régionale. De ces mémoires en découle une autre, plus globalisante, chez les Ayacuchanos installés à Lima. Et cela est sans compter sur la différence entre la mémoire professionnelle et celle du public. Chacune montre une perception différente des phénomènes. Les structures restent peu touchées par la confrontation des mémoires, cependant les influences entre les mémoires locales existent ; par exemple, certaines pièces spécifiques à un village sont parfois adoptées dans d’autres. La mémoire régionale accepte les particularismes locaux mais la mémoire globalisante a une forte tendance à les gommer. Pour l’instant, cette dernière influe bien moins sur les structures locales que sur le plan esthétique.
Le public de la sierra reste le dépositaire de la costumbre ; la mémoire locale, voire régionale, prime donc sur celle de Lima, la mémoire globalisante. Cette dernière ne peut avoir d’influence sur les autres sur le plan structurel car les structures ne peuvent être conservées correctement à Lima. La migration sur la côte entraîne un changement radical de milieu ; les repères géographiques et temporels, le contexte rituel ne sont plus les mêmes. La séquence doit être tronquée car la fête dure moins longtemps. Bien des artistes qui sont nés et ont appris dans la capitale ont du mal à s’adapter lorsqu’ils vont jouer et danser dans la sierra. Ils connaissent à peu près la séquence complète mais se trompent facilement s’ils ne sont pas accompagnés de personnes plus expérimentées. Cela révèle une assimilation imparfaite des structures. Le milieu artistique rejette de lui-même ces personnes au rang d’« aficionados » car elles ne peuvent être acceptées dans les villages. Il évite ainsi la dégradation de la mémoire migrante, particulièrement chez les artistes, et tente de préserver du mieux qu’il peut les fondements de son art à Lima. Cela n’est possible que grâce aux liens étroits qu’entretiennent les migrants avec leur milieu d’origine ; leurs échanges constants contraignent la mémoire globalisante à ne pas s’isoler, à rester dans une réalité serrana.
La mémoire esthétique
Ces tendances, que ce soit en musique ou en danse, viennent du fait que ce qui pouvait paraître extraordinaire dans la sierra ne l’est plus forcément à Lima. Elles sont nécessaires pour ne pas perdre le côté surnaturel de cette expression. De plus, le nombre total d’artistes s’est multiplié depuis les années 80 et l’esprit de compétition qui dirige cette danse a fortement contribué à augmenter l’exigence technique ; à Lima, celui-ci passe d’ailleurs avant les valeurs rituelles.

- le danseur Rupaq Sunqu durant une épreuve de fakirisme avec des couteaux (Huacaña, juillet 2007)
Lima est devenue de loin le premier pôle de la danse des ciseaux quant au nombre d’artistes et à l’importance de la pratique. Mais la capitale se révèle surtout un extraordinaire laboratoire d’expérimentation des possibilités qu’offre cette danse ; la créativité et le niveau technique y sont poussés de plus en plus loin. Toutefois, seul le public des villages de la sierra peut valider ces nouveautés. Les artistes qui vont danser pour lui sont toujours choisis avec soin et présentent rarement des lacunes importantes. Leurs innovations se voient le plus souvent acceptées, et même adoptées par le milieu serrano. Celui-ci change en effet peu à peu son regard, notamment avec le développement des médias (télévision, vidéos, radio, internet, ...) et des transports. Le monde de Lima ne lui paraît plus si éloigné et les références artistiques et culturelles des villages se rapprochent chaque jour davantage de celles des migrants, à tel point que le public de la sierra ne se contente maintenant plus d’autoriser ces variations, il les réclame lorsqu’elles ne vont pas à l’encontre de sa vision des modèles musico-chorégraphiques.
Si la mémoire esthétique et la mémoire structurelle se comportent différemment face aux apports extérieurs, il semble que se soit établie une zone de perméabilité entre les deux, une partie de la structure que peuvent affecter les évolutions esthétiques. Comme il a été expliqué plus haut, les caractéristiques que doivent respecter les éléments libres se rapprochent beaucoup des règles d’interprétation. Ces dernières paraissent les influencer, tout particulièrement en ce qui concerne la danse. Les différents pasos regroupés sous l’appellation de baile mettent en évidence de plus en plus de force physique alors qu’ils sont fondés sur l’agilité et la légèreté. De même, la part de fakirisme que comporte la danse a tendance à croître, les réalisations s’avèrent de plus en plus poussées, les atteintes physiques de plus en plus fortes. L’évolution esthétique transparaît ainsi dans les éléments structurels même si elle ne provoque pas pour l’instant de changements radicaux. Ces modifications sont toutefois plus critiquées que celles qui concernent l’esthétique, et cela très certainement parce qu’en affectant les structures, elles ébranlent les fondements de la danse. Les pièces chorégraphiques présentent en effet une grande diversité et respectent une progression qui est en quelque sorte rompue lorsque les danseurs font appel à la force physique pour le baile, puisque cela caractérise essentiellement les pièces suivantes de la séquence.
Dans une certaine mesure, cet exemple va à l’encontre de ce qui provoque l’évolution esthétique : le besoin de continuer à faire sens. D’où certainement la virulence des critiques. La danse des ciseaux, comme beaucoup d’expressions, s’adapte à la société, au milieu dans lequel elle se perpétue. Les notions de vitesse, de technique, de force et de résistance physiques sont variables dans l’espace et dans le temps, et ce qui fascinait il y a seulement une dizaine d’années dans les villages n’impressionne parfois plus personne sur la côte aujourd’hui. Or le dépassement de l’humain reste fondamental dans cette danse, plus particulièrement chez les danseurs, et les références des villageois ayacuchanos ne peuvent être les mêmes que celles des migrants à ce propos, même si les différences ont tendance à s’estomper. Tout en conservant les fondements de la danse des ciseaux, les structures musico-chorégraphiques, les artistes doivent profiter de leur marge de liberté pour s’adapter aux diverses réalités et continuer de susciter les mêmes réactions. L’évolution esthétique s’avère donc une nécessité afin que cette danse conserve tout son sens. Toutefois, il y a des différences notables, voire des conflits, entre les mémoires individuelles et la mémoire collective. Les mémoires individuelles (de Lima et de la sierra) s’opposent très souvent à des évolutions qu’accepte et valide la mémoire régionale ; en résultent deux visions distinctes des modèles musico-chorégraphiques. La personne qui connaît bien la danse des ciseaux, qu’elle soit artiste ou non, s’attache énormément aux formes que prend son interprétation. Elle respecte les structures mais place apparemment l’esthétique presque à pied d’égalité et ne semble pas du tout la considérer comme mouvante et adaptable.
La mémoire collective, au contraire, met l’accent sur les structures, les fondements de la danse et accepte relativement bien les changements esthétiques dans la mesure où elle peut les appréhender et s’identifier à eux. Il reste essentiel de conserver un sens, sens qui, pour la danse des ciseaux, réside surtout dans les relations sociales et les échanges avec les divinités. Les artistes doivent conserver leur statut d’intermédiaires, d’hommes au-dessus des autres. Cette danse est une danse rituelle, qui agit sur son milieu, et la mémoire collective (plus particulièrement les mémoires locales et régionale) privilégie le maintien de son rôle, notamment grâce au maintien des structures. Celles-ci entretiennent en effet des liens étroits avec le déroulement général de la fête et les relations sociales, elles peuvent même être modifiées si ces éléments extérieurs à la danse l’imposent. C’est le cas à Lima où la séquence de pièces musico-chorégraphiques s’avère extrêmement réduite ; ce changement est dû à la concentration des fêtes sur un week-end (au lieu d’une semaine dans les villages), ce qui permet à un plus grand nombre d’Ayacuchanos d’y assister. A l’inverse, la mémoire individuelle, plus brève, réagit davantage à l’instant présent et à l’interprétation de la danse.
La mémoire musico-chorégraphique ne se limite pas à des éléments musicaux et chorégraphiques, loin de là. Elle entretient des relations très fortes avec la mémoire sociale voire rituelle, comme c’est le cas pour l’exemple de la danse des ciseaux. En tant qu’expressions, la musique et la danse, comme les autres arts, s’adaptent à leur milieu car elles ont besoin de garder leur sens (ou parfois seulement un sens). L’évolution qui concerne la danse des ciseaux est en effet très représentative de l’adaptation des migrants ayacuchanos à Lima. Mais les changements ne s’opèrent pas seulement dans les situations de migration, ils sont juste plus forts et plus rapides.
Les mécanismes qui régissent la mémoire musico-chorégraphique doivent aussi varier selon les situations et les répertoires. La stabilité des structures mise en évidence ici pourrait bien se révéler très relative dans d’autres danses ou genres musicaux. Ce travail n’est qu’une introduction au problème. Le sujet mériterait une étude bien plus approfondie sur ce répertoire, ainsi que sur d’autres afin de permettre un travail comparatif. Malheureusement, les recherches sur ce thème restent quasi inexistantes malgré l’intérêt interdisciplinaire qu’elles représentent. A l’heure des problématiques de migration, des constructions identitaires et des bouleversements sociaux, l’analyse des expressions artistiques pourrait contribuer à la compréhension de bien des phénomènes.
Jeanne Saint-Sardos
Ifea -Institut français d'études andines - Lima
Inauguré à Lima le 14 mai 1948, le Centre français d'études andines, devenu rapidement Institut français d'études andines (Ifea), est aujourd'hui une Unité Mixte des Instituts français de recherche à l'étranger, relevant conjointement du Centre National de la Recherche Scientifique et du Ministère français des Affaires Étrangères et Européennes : UMIFRE 17 - USR 3337.
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