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Quatrième session "Lignes de vie. Mémoire des dominés, mémoires des déplacés"

La mémoire personnelle et familiale dans la construction du présent individuel et collectif

Présidence : Pierre Ganz, directeur Antenne Monde, Radio France Internationale

Modérateur : Dominique Fournier, CNRS et Fondation Maison des Sciences de l’Homme

Dominique Fournier est américaniste, spécialiste du Mexique. Chargé de recherche au CNRS, il est membre du laboratoire d'éco-anthropologie et d'ethnobiologie (CNRS, Paris VII, Museum National d'Histoire Naturelle). Il y travaille entre autres sur la constitution et la transmission des savoirs et sur la naissance de la culture du métissage au Mexique. A la Fondation Maison des Sciences de l'Homme, il est responsable du programme de coopération avec l'Amérique latine.

Ligne de vie

Mémoire et récits de vie des adolescents travailleurs déscolarisés de Lima : analyse socio-historique de l’exclusion dans la société péruvienne.

Robin Cavagnoud (Paris III, Institut Français d’Etudes Andines, Lima)

Les adolescents travailleurs de Lima qui n'ont plus les ressources économiques ou le temps disponible pour se rendre au collège font face à une situation d'exclusion scolaire et puisent leurs récits de vie dans une mémoire individuelle riche en événements. Leur histoire personnelle complétée par celle, plus riche encore, de leurs parents, véhicule une présence du passé dans leur quotidien et plus spécialement d'un passé récent où leur accès à l'éducation comme voie promotionnelle permettant d'envisager de meilleures conditions de vie est devenu impossible. Ces parcours biographiques, tous singuliers, aboutissent à une situation d'exclusion sociale où le travail précoce remplace leur assistance scolaire.

À un niveau d'analyse macrosociologique, il est intéressant de voir que ces histoires de vie individuelles et familiales reflètent et s'intègrent dans la dynamique d'une situation présente et d'une histoire collective nationale où les formes de domination et d'inégalités concernent une grande partie de la population péruvienne. Pour comprendre ce présent, il est primordial de faire référence au passé et à l'histoire car l'état des disparités et de l'exclusion au cours des derniers siècles et décennies contribue à mener une analyse plus pertinente des problématiques actuelles.

À partir d'un bref aperçu des parcours biographiques de quelques adolescents travailleurs déscolarisés et du témoignage complémentaire de leurs parents, cette communication porte une réflexion sur les mécanismes historiques d'une société péruvienne génératrice d’exclusion et de disparités. Cette intervention s'appuie sur un travail de terrain (entretiens semi-directifs et observations in situ) réalisé à Lima entre 2006 et 2007 auprès d'adolescents travailleurs (scolarisés et non scolarisés) engagés dans diverses stratégies de survie, élaborées ou subies par eux-mêmes et leur famille (vente ambulante, services de rue, récupération de déchets recyclables, prostitution), pour faire face aux conditions de pauvreté urbaine.

Robin Cavagnoud est doctorant en sociologie à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine à Paris. Sa thèse porte sur « Trajectoires scolaires des adolescents travailleurs à Lima : vers une analyse des risques d’exclusion éducative. Stratégies familiales et constructions socioculturelles dans le Pérou contemporain ». Boursier de l’Institut Français d’Études Andines à Lima, il est aussi chercheur associé à la Pontificia Universidad Católica del Perú.
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Quand la mémoire danse… Considérations sur les rapports entre mémoire et modèles musico-chorégraphiques chez des migrants d’Ayacucho (Pérou)

Jeanne Saint-Sardos (Paris IV, Institut Français d’Etudes Andines, Lima)

Si la musique et la danse, comme les arts en général, font partie intégrante de la mémoire d’une société, elles ont aussi une mémoire qui leur est propre, une mémoire interne.

Les danses rituelles de compétition de la région d’Ayacucho (Pérou), également très diffusées chez les migrants installés dans la capitale, permettent d’approfondir la réflexion en se basant sur un travail de terrain à la fois dans la banlieue de Lima et dans des villages d’Ayacucho. La validation de la nouveauté et la gestion des modèles à travers le temps et l’espace amènent à s’interroger sur les relations entre mémoire et structuration musico-chorégraphique, ainsi qu’entre mémoire et esthétique. Il ne s’agit pas ici d’opposer des formes « traditionnelles » à d’autres issues de l’immigration, mais au contraire de les voir comme un continuum dans la mémoire collective ayacuchana.

La mémoire musico-chorégraphique véhicule à la fois les structures et leurs possibilités de réalisation mais elle est loin d’être statique. Nous tenterons de comprendre ce qui l’influence et par quels mécanismes. Si la migration n’est pas étrangère à ce phénomène, d’autres facteurs, internes, tels que les modèles musico-chorégraphiques s’avèrent tout aussi importants.

Jeanne Saint-Sardos doctorante à l'Université Paris 4, boursière à l'Institut Français d'Etudes Andines de Lima et diplomée de l’INALCO en langues et civilisations andines Ethnomusicologue, elle travaille en pays quechua sur le rôle rituel et social des artistes, les relations entre évolutions sociales et modèles musicaux et chorégraphiques et sur l'évolution des pratiques artistiques lors des migrations.
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La mémoire collective au secours de la mémoire individuelle : la mobilité ascendante des Dalits en Inde

Jules Naudet (IEP Paris, Centre de Sciences Humaines, New Delhi)

Le point de départ de ma contribution serait une citation d’Alfred Schütz, philosophe des sciences sociales qui est souvent considéré comme le fondateur d’une sociologie phénoménologique. Dans son texte L’étranger il avance ceci : « Du point de vue de l’étranger […] la culture du nouveau groupe possède son histoire particulière, et cette histoire lui est même accessible. Néanmoins elle ne parvient jamais à former une partie intégrante de sa biographie, comme a pu le faire l’histoire de son groupe d’origine. Seul le mode de vie de ses parents et de ses grands-parents devient pour un homme la base de sa propre manière de vivre. Tombeaux et souvenirs sont choses que l’on ne peut transférer ni acquérir. L’étranger, par conséquent, aborde l’autre groupe comme un nouveau venu au sens véritable du terme. Dans le meilleur des cas, il souhaitera et pourra être tout disposé à partager avec ce nouveau groupe le présent et l’avenir au sein d’une expérience vivante et immédiate. Cependant, pour ce qui est des expériences passées, cela est totalement exclu. Aussi, du point de vue du nouveau groupe, l’étranger est toujours un homme sans histoire. »

La personne en mobilité sociale ascendante se retrouve dans la position typique de l’étranger. Elle quitte son groupe d’origine, entame un laborieux processus de déculturation et tente de s’acculturer à un nouveau groupe au sein duquel son passé ne compte pas. Le nouveau groupe n’est pas censé offrir les cadres sociaux propices à l’actualisation de l’histoire de son groupe d’origine.

Si cette perspective théorique convient parfaitement pour analyser l’expérience de la mobilité sociale dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, il semble beaucoup plus difficile de l’adopter pour analyser mon ethnographie indienne. En effet, toute l’originalité du cas indien semble résider dans une inversion de la proposition de Schütz : ce n’est plus le parcours individuel qui provoque la perte de la mémoire collective, mais c’est la mémoire collective qui supporte et encadre le parcours individuel.

Ma contribution s’appuie sur mon terrain réalisé en Inde du Nord et sur 60 interviews avec des personnes issues de milieu pauvre, et ayant atteint des positions élevées dans la fonction publique (Indian Administrative Service, Indian Police Service, Indian revenue Service), dans le milieu académique (chercheurs et enseignants à l’université en lettres et sciences sociales) et dans le secteur privé (diplômés d’instituts tels que Indian Institutes of Technology ou Indian Institutes of Management, etc.). Ces personnes sont issues de diverses castes (Dalits et Other Backward Classes ou OBC = « autres classes défavorisées », ainsi que de castes dites « supérieures »). Cependant la grande majorité des personnes que j’ai interviewées sont Dalits, et donc issues des castes les plus stigmatisées traditionnellement. La contribution s’appuiera sur le cas des Dalits. L’ethnographie que j’ai réalisée auprès de personnes issues d’autres groupes ne sera mobilisée que pour mettre en évidence la singularité du cas des Dalits.

A travers ce cas sociologique, j’analyserai les stratégies et les mécanismes par lesquels les personnes connaissant une forte mobilité sociale en Inde parviennent à échapper à l’impératif d’amnésie qu’implique pourtant la situation de mobilité sociale. Là où en France ou aux Etats-Unis la situation de mobilité implique des forts problèmes d’ajustement identitaires (sentiment de trahison du groupe d’origine, honte des origines, etc.), de tels problèmes sont une exception en Inde. L’identité de caste, la mémoire collective semblent soutenir le processus de transformation identitaire et empêcher une véritable individualisation et un déracinement radical.

Texte de l'intervention

Jules Naudet est doctorant en sociologie à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, sa thèse présente une analyse comparée de l’expérience et de la réussite sociale en France, en Inde et aux Etats-Unis. Il est doctorant associé au Centre de Sciences Humaines de New Delhi et a été Visiting Scholar à la Northwestern University, en Illinois.
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Mémoire publique, versus mémoire privée de la « fuite et expulsion » en Allemagne , de 1945 à nos jours. Entre instrumentalisation et réconciliation

Alice Volkwein, Université Paris III et Centre Marc Bloch, Berlin

Cette contribution, qui se fonde sur des recherches menées dans le cadre de ma thèse, porte sur la mémoire collective de la fuite et expulsion des Allemands, et plus précisément sur le rapport entre mémoire publique et mémoire privée, entre instrumentalisation et réconciliation depuis 1945.

Par « fuite et expulsion » (Flucht und Vertreibung) on fait référence aux mouvements de population forcés s’étant déroulés entre 1944 et 1950 et au cours desquels près de 12,5 millions d’Allemands résidant dans les anciens territoires orientaux du Reich allemand, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et dans d’autres pays d’Europe du Sud-est ont été déplacés de force dans les nouvelles limites de l’Allemagne après 1945.

La fuite et expulsion des Allemands connut plusieurs phases (fuite – expulsion « sauvage » - expulsion « organisée » après Potsdam) et se déroula sur plusieurs fronts. Sans vouloir réduire la complexité de l’évènement, je considèrerai, lorsqu’il s’agira de mémoire publique, le complexe « fuite et expulsion » comme un tout dans le paysage mémoriel allemand (sans faire de distinction entre le cas des Sudètes et celui des autres expulsés par exemple). En revanche, mes analyses empiriques de la mémoire privée, communicative, de cet évènement portent sur une étude centrée sur le cas des expulsés originaires des anciens territoires orientaux du Reich allemand (essentiellement Silésie et Poméranie).

Ces réflexions s’inscrivent dans un contexte bien particulier caractérisé d’une part par un véritable « boom » de cette mémoire dans l’espace public allemand depuis la réunification, et plus encore depuis la fin des années 1990, mais aussi par la disparition progressive de la mémoire communicative, la mémoire vive qui se transmet au fil des générations, celles des expulsés. Non seulement les témoins historiques disparaissent, mais la transmission aux générations suivantes semble déjà plus ou moins s’être tarie…

En reprenant les termes de J. Assmann, on peut analyser la situation actuelle en termes de passage de la mémoire de la fuite et expulsion du domaine de la mémoire communicative à celui de la mémoire culturelle. Je parle ici plus généralement de mémoire privée et de mémoire publique, termes ayant l’avantage de mettre l’accent sur la différence entre différents domaines d’expression et différents acteurs de la mémoire collective, sans faire référence à une terminologie spécifique puisque ces réflexions se situent à la croisée des différents paradigmes mémoriels mis en lumière par M.-C. Lavabre. La mémoire privée désigne ainsi la mémoire des expulsés entre eux, dans le cadre familial ou associatif, mais au sein du groupe « privé » des expulsés. La mémoire publique désigne alors la mémoire de la fuite et expulsion dans l’espace publiq, c'est-à-dire, dans les médias, dans le discours officiel, etc.

Il s’agit alors de se pencher sur le rapport entre mémoire privée et mémoire publique de la fuite et expulsion d’un point de vue historique depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, afin de mieux comprendre les débats actuels visant l’inscription de cette mémoire dans la mémoire culturelle nationale allemande, ou pour le dire avec Nora, la constitution d’un « lieu de mémoire » allemand qui fasse consensus.

Cette question apparaît d’autant plus légitime dans le cas de la mémoire de la fuite et expulsion que cette mémoire constitue en quelque sorte le prototype d’une mémoire « blessée », pour reprendre le terme de P. Ricœur, au sens où elle fut souvent manipulée et même violentée par le pouvoir politique, mais également au sens où elle porte aujourd’hui encore les traces de ces violences ayant laissé des plaies ouvertes toujours visibles au sein du débat actuel autour de cette mémoire. En outre, l’histoire de cette mémoire reste aujourd’hui encore peu explorée, comme le souligne l’historien S. Dietrich dans un article paru fin octobre 2007, et ce, alors même qu’elle se retrouve aujourd’hui au cœur de multiples controverses. .

Pour traiter cette question, je distinguerai deux grands moments s’articulant autour de la rupture de 1989 qui fut également structurante sur le plan de la mémoire de la fuite et expulsion. Alors que l’étude de la période pré-1989 pose la question de l’instrumentalisation de cette mémoire privée et publique par le pouvoir politique, selon des modalités différentes en RDA et en RFA, l’enjeu ouvert par le bouleversement de 1989 réside au contraire dans la réconciliation mémorielle entre Est et Ouest et, plus fondamentalement, entre mémoire privée et mémoire publique de la fuite et expulsion, dans un contexte politique et mémoriel nouveau aussi bien sur le plan national qu’international.

Mes réflexions s’appuient d’une part sur une analyse historique de cette mémoire depuis 1945 à partir de différentes publications allemandes parues ces dernières années sur ce sujet, et d’autre part sur l’étude empirique qualitative de récits de mémoire recueillis fin 2005 auprès de six familles d’expulsés originaires de Silésie et de Poméranie et installées à Berlin et dans le Brandebourg.

Alice Volkwein Agrégée d'allemand, vient de passer trois ans au Centre Marc Bloch à Berlin. Elle est allocataire monitrice normalienne à Paris III, où elle conduit une thèse en co-tutelle avec l'Université de Heidelberg sur le "(dis)cours de la mémoire collective de la fuite et expulsion. Enjeux mémoriaux et identitaires dans l'Allemagne réunifiée (1989-2006)". Elle travaille sur les minorités allemandes à l'étranger, l'identité allemande, et la mémoire collective.
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