
PANEL 1 . NAZISME ET SHOAH
Modérateur : Dominique Bourel (CNRS. Ancien directeur du Centre de Recherche Français de Jérusalem)
Dominique Bourel est directeur de recherche au CNRS, membre du Centre Roland Mousnier de l'Université Paris IV. Il est spécialiste du judaïsme allemand et de l'histoire intellectuelle de Berlin. Il a été directeur du Centre de recherche français de Jérusalem. Entre autres ouvrages, il a publié récemment Moses Mendelssohn : la naissance du judaïsme moderne, Gallimard, 2004 ; Martin Buber, Lettres choisies avec F. Heymann, CNRS Editions, 2004 ; Les Voyages de l'Intelligence. Passages des idées et des hommes : Europe, Palestine, Israël , avec G. Motzkin, CNRS Editions, 2002.
Quelle mémoire pour la Shoah ?
« Celui qui implore sur le passé, ceci est une prière vaine ». Traité Berakhot Talmud 54 a.
Nathalie Zajde (Paris VIII. Centre de recherche français de Jérusalem)
Le monde juif traditionnel contemporain, c’est-à-dire celui qui recourt aux concepts thoraïques pour se penser et penser les événements, ne s’est que fort peu intéressé à la Shoah. Les quelques interprétations proposées sont souvent anciennes — bon nombre datent de l’époque de la Shoah —, ne donnent pas lieu à des innovations et n’intéressent que peu les penseurs de la tradition juive contemporaine. Comment comprendre un fait aussi massif ? Comment expliquer que la matrice signifiante la plus à même à conférer un sens aux événements juifs ait à ce point été délaissée ? Autrement dit : comment se fait-il que la pensée juive talmudique ait été la moins productive pour rendre compte de la Shoah ?
De leur côté, la psychiatrie, la psychologie et même la psychanalyse s’intéressent depuis fort longtemps à la Shoah et aux internés en camp de concentration — le point le plus marquant étant la création du Syndrome du survivant des camps de concentration à la fin des années 1950 pour décrire de manière spécifique la population concernée. La recherche sur les souffrances des survivants des camps nazis est toujours d’actualité et l’on compte aujourd’hui plusieurs centaines d’articles et des dizaines d’ouvrages spécialisés. Mais ni le fameux syndrome, ni pratiquement aucun des textes, des manuels, des articles traitant des survivants de la Shoah ne mentionne l’identité juive des patients de manière scientifiquement pertinente.
Pourquoi chercher à combler ces lacunes de part et d’autre ? Pourquoi a-t-on besoin de faire se rencontrer la discipline « psy » et l’univers de la pensée juive ? L’auteur, responsable, au Centre Georges Devereux à l’Université de Paris 8, de dispositifs cliniques de recherche en psychothérapie des survivants et descendants de survivants de la Shoah, expose les raisons de cette réflexion et soumet des propositions.
Nathalie Zajde est Maître de conférences en psychologie à l’Université de Paris 8 et chercheure associée au Centre de Recherche Français de Jérusalem. Elle est responsable clinique et de recherche au Centre Georges-Devereux. Spécialiste du traumatisme, elle a créé en France les premiers dispositifs cliniques et de recherche pour les survivants et les descendants de victimes de la Shoah. N. Zajde est par ailleurs spécialisée dans la prise en charge psychologique des patients tsiganes (Roms et Manouches). Lors de son séjour (2003-3004) dans la région des Grands-Lacs, elle a créé le centre de psychologie du traumatisme de l’Université du Burundi à Bujumbura. Elle anime depuis 2004 une consultation d’ethnopsychiatrie à l’hôpital Beer Yaacov (sud de Tel Aviv) destiné à la prise en charge des patients éthiopiens immigrés en Israël. Depuis 2005, elle mène des recherches auprès des anciens enfants juifs cachés en France pendant la Shoah ayant émigré en Israel. Sur la Shoah, N. Zajde a publié deux ouvrages : « Enfants de survivants » (1993), « Guérir de la Shoah » (2005) aux éditions Odile Jacob.
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La Constitution allemande et le passé nazi à la lumière de l’expérience autrichienne
Thomas Hochmann (Paris I, Centre Marc Bloch, Berlin)
Cette contribution a pour objet la « présence du passé » dans le droit positif de deux Etats européens. Suite à une période de dictature, il est fréquent qu’un Etat adopte une Constitution mettant en place une « démocratie militante », dotée d’instruments de défense contre ceux qui visent la suppression de la démocratie en utilisant les moyens qu’elle met à disposition. Tel est notamment le cas de l’Allemagne et de l’Autriche suite au totalitarisme national-socialiste et à ses crimes.
Ainsi, la Loi Fondamentale allemande de 1949 permet de limiter les droits des individus ou des groupes qui aspirent à la destruction de la démocratie ou, pour reprendre la terminologie allemande, de « l’ordre fondamental libéral démocratique ». Adoptées au lendemain de la chute d’Hitler et sous un sentiment de menace communiste, les dispositions de la Constitution allemande visent, sans précision, tous les adversaires de la démocratie.
En Autriche, une loi d’interdiction des activités national-socialistes est entrée en vigueur en 1945. De rang constitutionnel, elle dissout le parti NSDAP, et prohibe tout acte favorable à l’idéologie nazie.
Ces deux modèles de démocratie militante présentent donc deux types d’approches possibles pour les Etats ayant connu une dictature : exclusion « neutre » de tout adversaire de la démocratie, ou défense « ciblée » contre l’idéologie particulière ayant présidé aux destinées de l’Etat pendant ses années sombres.
Le modèle constitutionnel adopté a une influence importante sur la possibilité de limiter les droits lorsqu’ils sont utilisés en lien avec le passé dictatorial. Nous étudierons de quelle manière les expressions favorables à la période nazie sont traitées en droits allemand et autrichien.
L’« anonymat » des dispositions de démocratie militante allemandes, ainsi qu’une exigence constitutionnelle de neutralité envers les opinions, rendent complexes les restrictions de la liberté d’expression des nostalgiques du « IIIème Reich ». Au contraire, en Autriche, l’ordre constitutionnel est explicitement « antinazi », ce qui facilite grandement la tâche des juridictions. L’exemple des manifestations néonazies illustre parfaitement la simplicité de la solution autrichienne, comparée aux contorsions auxquelles se livre la Cour constitutionnelle allemande dans sa jurisprudence sur le sujet. Nous verrons que certains auteurs et certains juges estiment que la Loi Fondamentale est intrinsèquement antinazie et que la sanction des expressions favorables à cette idéologie doit être facilitée. Une querelle oppose sur ce thème, depuis 2000, la Cour administrative de Münster à la Cour constitutionnelle, qui persiste en apparence dans son refus de soumettre les admirateurs d’Hitler à un régime juridique spécial.
Une analyse approfondie de la jurisprudence et de la législation récente nous conduira cependant à nous demander si le droit allemand ne tend pas à se rapprocher de son voisin du sud dans le traitement des expressions relatives au passé, permettant des limitations plus aisées qu’en apparence. Deux lois votées en 2005 constituent à n’en pas douter un pas dans cette direction. Dans un cas précis, l’exhibition d’emblèmes nazis, les possibilités de sanction semblent même plus larges en Allemagne qu’en Autriche.
En conclusion on évoquera un point où les deux ordres juridiques coïncident parfaitement : l’incrimination de la négation des crimes nazis.
Thomas Hochmann est ATER et doctorant en droit à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Il est également rattaché au Centre Marc Bloch de Berlin. Il se consacre à l’étude des limites à la liberté d’expression dans différents ordres juridiques. Sa thèse porte sur la négation des crimes contre l’humanité en droit comparé.
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PANEL 2. PARTITION, APARTHEID, GENOCIDES, GUERRES
Modérateur : Jacques Semelin, CERI, Sciences-Po-CNRS
Jacques Semelin est directeur de recherche au CERI, et enseigne à l'Institut d'Etudes politiques de Paris. Historien, il a été aussi psychologue clinicien. Il est un spécialiste mondialement reconnu des génocides et violences de masse au vingtième siècle ainsi que des processus dits de "réconciliation" et de "justice transitionnelle". Consultant du Centre d'Analyse et de Prévision (C.A.P.) du Ministère français des Affaires étrangères il est aussi membre du comité scientifique de la Fondation Nationale de la Résistance et du Mémorial pour la Paix de Caen. Il dirige une encyclopédie internationale de la violence de masse sur internet. Un de ses récents ouvrages Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Le Seuil, 2005, offre une analyse comparative de trois cas : la Shoah, le nettoyage ethnique dans l’ex-Yougoslavie et le génocide rwandais.
Le Japon, la Corée et la mémoire : l’après-guerre des relations nippo-coréennes au prisme du souvenir
Lionel Babicz, (Maison franco-japonaise, Tokyo)
La mémoire constitue un élément fondamental des relations entre le Japon et les deux Corées. Depuis 1945, celles-ci évoluent à l’ombre du souvenir de la période coloniale (1910-1945) et des années qui l’ont précédée. L’après-guerre des relations nippo-coréennes est ainsi ballottée entre passé et présent, entre mémoire et oubli. Chaque anniversaire est supposé en marquer la conclusion et annoncer le début d’une nouvelle ère, et à chaque fois il n’en est rien. Chaque fois le débat est relancé, chaque fois le regard plonge encore plus loin dans le passé.
Le présent projet se propose d’examiner l’après-guerre des relations nippo-coréennes au prisme de cette mouvante mémoire. Seront présentées et analysées à la fois les étapes majeures et les questions principales à l’ordre du jour. Les étapes : du traité de normalisation de 1965 aux commémorations du soixantième anniversaire de la «libération» de la Corée en 2005. Les questions à l’ordre du jour : du débat sur la «légalité» du traité d’annexion de 1910 aux tensions autour des manuels scolaires, en passant par la question des «femmes de réconfort» et celle du sanctuaire Yasukuni.
Les questions mémorielles contribuent à maintenir les relations nippo-coréennes dans une interminable «après-guerre». Les signes annonciateurs de l’ouverture d’un nouveau chapitre vont certes se multipliant, avec par exemple la persistance d’un engouement inédit pour la culture coréenne au Japon, mais dans le même temps, les passions mémorielles vont certainement aller s’accroissant à l’approche du centième anniversaire de l’annexion, en 2010. Une étude de l’évolution de la place de la mémoire dans les relations nippo-coréennes, de l’immédiat après-guerre à nos jours, devrait ainsi non seulement fournir une clef pour la compréhension de l’état actuel de l’Asie du Nord-Est, mais également contribuer à une meilleure appréhension des développements régionaux à venir.
Lionel Babicz est chercheur à la Maison franco-japonaise à Tokyo, où il est responsable du séminaire de la MFJ « Actualité et histoire des relations nippo-coréennes. Spécialiste de l’histoire du Japon moderne, il a notamment publié « Le Japon face à la Corée à l’époque Meiji » (Maisonneuve et Larose, 2002). Lionel Babicz est également chercheur au Rikkyo University Centre for Asian Area Studies IL a étudié à langues O et à l’université Hitotsubashi à Tokyo. De 1999 à 2006, il a été maître de conférences au département d’Asie orientale de l’Université hébraïque de Jérusalem.
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Entre Inde et Pakistan : mémoire de la partition et partition de la mémoire
Lionel Baixcas (Sciences-Po, Centre de Sciences Humaines, New Delhi)
L’objet de cette étude est d’analyser les manières divergentes dont le sens et la mémoire de la Partition ont été et sont encore aujourd’hui constitués et reconstitués en Inde et au Pakistan depuis 60 ans afin d’élucider le rôle joué par ces différentes façons de se souvenir et d’écrire sur la Partition dans la construction de la mémoire de cet événement et de son héritage. Le but en est de déterminer dans quelle mesure et à quelles conditions il est possible de mémoriser des violences et d’apaiser des traumatismes comme celui de la Partition, en s’interrogeant notamment sur ce qui est commémoré et sur la nature des enjeux d’une telle mémoire pour les populations comme pour les gouvernements. Comment une société négocie-t-elle un passé violent ? Comment récupère-t-elle d’un traumatisme historique ? Comment débute et se développe le processus de guérison et de réconciliation ?
Il est d’abord montré comment l’histoire de la dimension humaine de la Partition a été éludée entre 1947 et les années 1990 tant par l’histoire académique que par l’histoire scolaire. Le rôle de l’histoire officielle dans cette instrumentalisation de l’histoire de la Partition est clairement souligné, ainsi que les conséquences néfastes que cela a engendré dans les relations indopakistanaises et dans les relations intercommunautaires en Inde et au Pakistan. Ensuite, notre attention se porte sur la façon dont cette histoire a finalement été réhabilitée à partir du milieu des années 1990, notamment grâce à l’école de pensée dite des « subalternes », par le biais du placement de la violence de la Partition au cœur de l’analyse, du recours aux récits de vie et de l’utilisation des sources littéraires et cinématographiques. Puis, la tradition indienne de rejet du passé douloureux et de méfiance à l’égard de l’histoire, qui a facilité le déni initial et continue à représenter un obstacle à la commémoration de la Partition, est analyser en détail et il est démontré que ce n’est pas tant la crainte du passé qu’un sentiment de culpabilité qui anime ce rejet. Finalement, deux initiatives civiles de travail de mémoire sur la Partition – le Shanaakht Project de Citizen Archives of Pakistan (CAP) et le All Punjab Performing Artists Network (APPAN) d’Ajoka Theater Group –que nous avons suivies lors d’une mission de recherche au Pakistan à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Indépendance et de la Partition le 14 août 2007, sont présentées.
Il est conclu que ces initiatives civiles de travail de mémoire visant à faire la paix « avec » la Partition, en particulier par le biais de sa représentation artistique, afin de promouvoir de plus larges et fréquentes interactions entre les populations indienne et pakistanaise et une meilleure compréhension de l’autre devraient permettre à terme de poser les bases d’une mémoire apaisée de la Partition et ainsi d’instaurer une réconciliation durable.
Lionel Baixas est doctorant en sciences politiques à Sciences Po Paris, Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI), et boursier du Centre de Sciences Humaines de New Delhi depuis octobre 2006. Sa thèse porte sur "Les trajectoires politiques divergentes à l’égard de la démocratie de l’Inde et du Pakistan".
lionel.baixas@ CSH-delhi.com
Justice et vérité, les dilemmes de la mémoire : de l’Iraq à l’Afrique du Sud
Tyrone Savage (Stellenbosch University et Institut Français d’Afrique du Sud, Johannesburg)
« Les autorités nous disent que l’exécution de Saddam Hussein a marqué le début de la restauration de la justice en Irak. Mais cette exécution a empêché les poursuites contre les crimes de masse perpétrés pendant la campagne d’Anfal. Pour ces crimes, il a été impossible d’obtenir justice. Nous avons pourtant attendu notre tour devant le tribunal, pour avoir une opportunité de confronter Saddam, de dénoncer ses mensonges et de dire notre histoire. Mais son exécution a dépossédé la communauté kurde de la possibilité de révéler -—et dans beaucoup de cas de chercher— la vérité d’Anfal. La justice a privé les victimes de la vérité. » Voici les mots d’un sage kurde que j’ai rencontré dans le nord de l’Irak en janvier 2007.
Bien que la douleur ressentie par le peuple kurde d’Iraq du Nord-est, comme celle des victimes d’atrocités partout ailleurs dans le monde, soit unique et son histoire émouvante, les dilemmes posés par la double obligation de justice et de vérité sont typiques des sociétés qui cherchent à aborder la mémoire d'un passé violent qui perdure.
Mon intervention examinera comment ce dilemme se manifeste dans le contexte des négociations qui ont eu lieu en Afrique du Sud entre les héritiers du régime de l’apartheid et les forces démocratiques. Je présente les compromis obtenus, et le déroulement d’un processus national à la fois créatif et désordonné, insatisfaisant mais productif. Je mets en exergue le travail de la Commission « Vérité et Réconciliation », qui a octroyé l’amnistie aux auteurs individuels des violations massives des droits humains quand ils ont accepté de révéler les détails de leurs méfaits et quand ils pouvaient démontrer qu’ils avaient agi selon des convictions politiques. Inévitablement, ce mécanisme a été très critiqué pour avoir choisi la vérité au détriment de la justice. Néanmoins, il offre beaucoup d’aperçus intrigants sur le dilemme justice-vérité et il a finalement provoqué un débat très fécond qui continue à influencer la formulation de la politique en Afrique du Sud post-apartheid. Par contre, dans la communauté kurde du nord de l’Irak, les différents groupes de victimes ont été condamnés à une poursuite perpétuelle de la vérité des atrocités commises sur une vaste échelle —en dépit de l'absence frustrante de leur auteur principal, suite au processus de justice mis en place.
Cette présentation met l’accent sur les tensions entre les processus de la justice et ceux de la vérité, et soulève une série de questions. Quel type de justice peut aider à guérir le traumatisme profondément enraciné ? Quel rôle la justice « rétributive » joue-t-elle ? Comment influe-t-elle sur les victimes ? Que voulons-nous dire quand nous parlons d’une découverte de la vérité au lendemain des atrocités ? Quel type de processus de recherche de la vérité est utile pour les victimes ? Devrons nous tout le temps accorder la priorité aux victimes ? Les auteurs des violences peuvent-ils jouer un rôle dans la transformation des effets persistants des abus ? Comment la mémoire historique peut-elle devenir une ressource pour la reconstruction de la nation et pour la création d’une culture des droits humains ?
Tyrone Savage est expert indépendant, chercheur et écrivain spécialisé dans les transformations post-conflit dans les sociétés en transition. Il est chargé d’enseignement à l'Université de Stellenbosch, en Afrique du Sud, et travaille actuellement sur divers projets, notamment avec le Centre International pour la Justice Transitionnelle (ICTJ), la Mission d'assistance des Nations unies pour l'Irak (UNAMI) et l'Institut des Sciences sociales du Politique (ISP) à Paris. Il est boursier de l’Institut Français d’Afrique du Sud. Il a publié de nombreux textes sur les dilemmes et les options stratégiques dans les sociétés en transition post-conflit.
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De la place faite à l'histoire dans l'Afrique du Sud post-apartheid: une courte perspective historique, XVIIIe-XXIe siècles
Adrien Delmas ( EHESS, Institut Français d’Afrique du Sud, Johannesburg)
L’urgence qui semble présider à la relecture du passé et à la modification des contenus depuis la transition démocratique des années 1990 en Afrique du Sud ne saurait masquer le fait que la plupart des pratiques de représentation du passé dont elle hérite ont elles-mêmes une histoire. La question de la « présence du passé », si elle se pose aujourd’hui de manière aiguë, n’est cependant pas propre à notre seule actualité du début de XXIe siècle. Un certain nombre d’entrées sont donc proposées ici, capables d’illustrer les termes – toujours différents – dans lesquels le problème de l’inscription du passé s’est posé, depuis le XVIIIe siècle, aux différents présents. On se déplacera donc des premiers pas d’une écriture de l’histoire au XVIIIe siècle (Peter Kolbe) jusqu’aux formes de redécouverte des mémoires au XXIe (Musée Hector Peterson), en passant par une histoire nationale des XIXe (Georges McCall Theal) et XXe siècles (H.B. Thom) toujours, et peut-être plus qu’ailleurs, très « située ». Au terme de cette remontée, on fera le constat de la permanence d’une dichotomie entre deux historicités bien distinctes qui se sont largement partagé le champ de la représentation du passé depuis quatre siècles. Bien que l’une se réfère à un passé récent et datable, par opposition à l’autre qui renvoie à des origines aussi lointaines qu’immuables, leur coexistence pourrait bien constituer l’une des principales caractéristiques de cette place faite à l’histoire en Afrique du Sud depuis le XVIIIe siècle.
Adrien Delmas est doctorant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), et boursier de l’Institut Français d’Afrique du Sud ( IFAS), Johannesburg. Sa thèse porte sur "Culture écrite et expansion européenne : le cas de la fondation de la Colonie du Cap par la Compagnie des Indes orientales néerlandaise en 1652.
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Karbala, ici et maintenant. Théâtre rituel, martyre et mémoire de la guerre au Liban-Sud
Sabrina Mervin (CNRS, Institut Français du Proche Orient, Beyrouth)
Le martyre de l’Imam Husayn, qui eut lieu lors de la bataille de Karbala, en 680, fonctionne comme le mythe fondateur de l’islam chiite duodécimain. Chaque année, au Liban-Sud comme ailleurs dans les mondes chiites, les fidèles commémorent l’événement, le revivent à travers plusieurs types de rituels observés lors des célébrations dites de Achoura. L’un d’eux consiste à jouer l’épopée de Husayn au cours de représentations théâtrales. Le passé sacralisé est ainsi amené dans le présent, par une abolition du temps et de l’espace qui se résume dans le slogan : « Chaque jour c’est Achoura et chaque [portion de ] terre, c’est Karbala ».
Ces célébrations annuelles constituent une tradition inventée qui forge la mémoire collective du groupe, tant au niveau local, voire micro-local (à l’échelle d’un village) qu’au niveau de l’ensemble des communautés chiites. Elles participent à des processus de constructions identitaires, de définition du politique et de mise en œuvre d’actions collectives qui se sont accélérés avec l’émergence des mouvements islamiques chiites, à partir des années 1960.
L’événement, tel qu’il est décrit dans l’historiographie chiite consiste en la tentative de Husayn, petit-fils du prophète Muhammad, de reconquérir le pouvoir que s’était arrogé le calife omeyyade, Yazîd. Husayn se heurta à son armée à Karbala, où, à l’issue d’une bataille inégale, le plus gros de sa troupe périt et il trouva lui-même le martyre ; des membres de sa famille, dont sa sœur Zaynab, furent capturés et emmenés devant le calife, à Damas.
Le théâtre rituel qui représente la bataille de Karbala et d’autres épisodes de l’épopée de Husayn a été importé d’Iran au Liban, au tournant du 20e siècle.
Dans les années 1970, Achoura devint un vecteur de mobilisation politique, en Iran (avec la relecture qu’en faisaient Shariati et Khomeini), mais aussi au Liban. Là, Mûsâ Sadr fut le premier clerc à s’engager dans une action politique de protestation, dans le cadre de luttes sociales internes, et à prôner la résistance aux incursions de l’armée israélienne au Liban-Sud. Il recourut au référent de Karbala et au paradigme de Husayn, « le seigneur des martyrs », pour mobiliser les foules, dans des discours qu’il prononçait lors des célébrations de Achoura. Plutôt de que pleurer la mort de l’imam et sur leur propre sort, les chiites devaient relever la tête et combattre, en suivant son exemple.
La politisation des célébrations connut un regain à partir de l’invasion israélienne de 1982, puis de l’occupation d’une partie du Liban-Sud. Alors que seule la ville de Nabatiyeh donnait encore des représentations théâtrales pour Achoura, des villages se mirent à monter leurs représentations. Aujourd’hui, théâtre rituel et résistance sont liés, par les habitants, dans la mémoire locale de la guerre.
À la fin des années 1980, le Hezbollah a commencé à monter des pièces. Depuis quelques années, il a professionnalisé ses activités artistiques et développé de nouveaux types de représentations, des spectacles de son et lumière, autour de « tableaux » représentant des scènes de l’épopée de Husayn, et des spectacles mêlant théâtre et images de films. La bataille de Karbala y est associée aux combats contre l’armée israélienne, et les héros d’hier à ceux d’aujourd’hui, à savoir les leaders du mouvement et les combattants.
Sabrina Mervin est chargée de recherche au CNRS, laboratoire "Monde iranien" détachée à l'Institut Français du Proche Orient à Beyrouth. Elle a été aussi pensionnaire à l’institut de Damas, chargée de cours à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et à l’ENS. Elle a obtenu le Prix France/Liban pour le livre : Un réformisme chiite : ulémas et lettrés du Liban-Sud , et le prix Ruspoli 2007 pour son film « Le cortège des captives ». Elle vient de diriger un gros volume intitulé Les mondes chiites et l’Iran (Karthala, 2007).
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Beyrouth, centre ville : espace mémoriel et reconstruction
Sophie Brones (Paris X, Institut Français du Proche Orient, Beyrouth)
Cette intervention se situe au croisement de certaines des problématiques qui seront développées lors du colloque, touchant à la fois à la question du mythe des origines et des usages de la mémoire dans une situation de sortie de guerre civile.
A Beyrouth, le paysage urbain donne à lire les traces des différentes époques d’occupation de la ville et des événements qu’elle a traversés au cours de la guerre civile entre 1975 et 1990 et des autres conflits plus récents qui s’y sont déroulés et s’y déroulent encore. La ville peut donc être comparée à un laboratoire où s’organisent au présent des expériences contrastées de l’urbain et de la relation au passé. Les stratégies de fabrication du patrimoine s’y traduisent par la formalisation, sur des modes autochtones ou importés, de la relation au passé.
Mon propos se concentrera autour du cas du centre-ville. Nous mettrons en perspective deux des principaux points de tension présents dans la reconstruction jusqu’à aujourd’hui.
D’une part les politiques de reconstruction menées au début des années 1990 sous l'égide de la société foncière privée SOLIDERE, qui révèlent des usages variables de la mémoire et de l’histoire des lieux dans la mise en scène du pouvoir planificateur. D’autre part, la mobilisation d’un groupe d’opposants expropriés par cette même société, le comité des ayant-droit du centre-ville, dont l’engagement politique contre la société foncière met en jeu à différentes échelles les questions de l’authenticité, de l’identité et de l’autochtonéïté.
Ces deux postures face à la ville et aux fonctions du centre en cours de reconstruction révèlent des processus de patrimonialisation agissant de manière synchronique, mais usant de stratégies divergentes qui peuvent être résumées comme il suit:
- L'analyse de la réception du phénomène patrimonial par les membres du comité des ayant-droits montre quelles sont les caractéristiques de la relation à des lieux aujourd'hui disparus ou reconstruits, et comment la mémoire s’est déplacée vers l’espace de leur engagement contre la société foncière, nouveau milieu de mémoire « non localisé ».
- La société SOLIDERE, quant à elle, développe des conceptions « capitalistiques » du patrimoine à travers l’aménagement des sites archéologiques mis au jour au cours des travaux de reconstruction, et la restauration de lieux choisis. Elle recrée du mythe en valorisant une autochtonéïté non partagée qui se nourrit presque exclusivement de l’histoire, d’un temps non soumis à la polémique des mémoires antagonistes dans le présent.
Sophie Brones est doctorante en ethnologie et sociologie comparative à l'université de Paris X-Nanterre. Elle est chercheuse associée à l’Institut Français du Proche-Orient où elle coordonne le programme « Liban, mémoires de guerre : pratiques, traces et usages »( IFPO/ ANR).
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Mémoires andines du « Sentier lumineux » : produire l’histoire locale de la violence politique au Pérou
Valérie Robin Azevado (Université de Toulouse, Institut Français d’Etudes Andines, Lima)
En 1980, année du retour à la démocratie parlementaire mettant fin à douze ans de régime militaire, le Parti Communiste Péruvien d’obédience maoïste, plus connu sous le nom de Sentier Lumineux, débuta sa lutte armée dans les Andes rurales. L’état de guerre larvée, qui opposa l’armée régulière et les militants du Sentier Lumineux, se prolongea jusqu’au milieu des années 1990, faisant approximativement 70.000 morts. En 2001, durant la transition politique que vécut le pays, après la chute du gouvernement autoritaire du Président A. Fujimori – qui s’enfuit au Japon –, une Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR) fut créée, impulsée par les organismes de défense des Droits de l’Homme. Chargée de mettre au jour les responsabilités des différents protagonistes armés, dresser un état des lieux des victimes et proposer un plan « intégral de réparations » destiné à ces dernières, la CVR recueillit des milliers de témoignages qui permirent l’élaboration de son rapport final, remis en 2003.
Les mémoires locales de cette guerre se sont multipliées dans ce contexte national où un « travail de mémoire » a largement été suscité, à travers les audiences publiques menées par la CVR qui furent relayées dans tout le pays. Depuis, divers actes commémoratifs (inauguration de plaques, concours de chants, de poésies, de peintures, pièces de théâtre, danses, etc.) se sont développés dans les Andes, mettant en scène l’expérience vécue et les initiatives prises par la population durant le conflit. Au lendemain de ce conflit, qui fut le plus sanglant du Pérou indépendant, quels types de processus mémoriels sont à l’œuvre et quelles exigences traversent la production des différentes mémoires locales qui se donnent à voir dans l’espace public ?
Poursuites judiciaires des personnes impliquées dans des exécutions extrajudiciaires, réparations économiques aux victimes et réconciliation représentent autant de thèmes cruciaux au cœur de ces mémoires contemporaines de la guerre. On reviendra donc sur les différents enjeux qui sous-tendent ces mises en scène du passé pour dégager les tensions internes qu’elles contiennent ainsi que les silences qu’elles impliquent. On s’intéressera aux modes de légitimation et aux logiques concurrentielles qui s’affrontent aujourd’hui dans la mise en forme du passé et la façon dont se construit la figure publique des « vraies » victimes de cette guerre : en l’occurrence celles du Sentier Lumineux.
A travers l’exemple du village d’Ocros, violemment touché par la violence politique et dont les hommes se sont constitués très tôt en milice antisubversive aux côtés de l’armée, je présenterai les modalités de construction d’une mémoire paysanne de la guerre, basée sur la reconstitution théâtralisée d’un massacre perpétré par le Sentier lumineux. Je m’intéresserai au rôle de ce genre de performances qui contribuent à cristallier une mémoire officielle locale et dont les ambitions sont parfois bien éloignées de celles affichées par les politiques de mémoire de la CVR. En effet la mémoire héroïque arborée dans la commémoration d’Ocros exalte la victoire finale sur le Sentier Lumineux par ses miliciens, en accord avec la « mémoire salvatrice » du discours officiel de l’armée et du Président Fujimori. Pourtant, ce n’est pas seulement la lutte contre le « terrorisme » qui a marqué l’action des miliciens de ce village mais également la situation de guerre civile qui a caractérisé cette région. L’appréhension manichéenne du passé et des acteurs villageois (victimes du Sentier lumineux et héros de la « pacification ») permet alors d’occulter les anciennes affiliations politiques ou encore le fait que certains massacres furent aussi la conséquence de la réactivation d’anciens litiges fonciers entre villages voisins. C’est la raison pour laquelle aux événements de la guerre mis en exergue, font pendant des zones d’oubli ou plutôt d’occultation, notamment en ce qui concerne les disparitions et les viols perpétrés par les forces de l’ordre. On s’attachera ainsi à montrer l’articulation entre les mémoires « manipulées » et les mémoires « interdites » (P. Ricœur) qui s’affrontent à l’issue de ce conflit.
Valérie Robin Azevedo est maître de conférences en anthropologie à l’Université de Toulouse Le Mirail et chargée de cours aux Langues’O de Paris. Membre du LISST- Centre d’anthropologie sociale (Université de Toulouse/CNRS/EHESS). Spécialiste du Pérou, elle mène, depuis 1995, des enquêtes ethnographiques dans des communautés paysannes quechuaphones. Elle est docteur en ethnologie de l’Université de Paris X et diplômée des Langues’O où elle a étudié la civilisation andine et la langue quechua. Elle vient de réaliser un documentaire, Sur les sentiers de la violence (2007), concernant les mémoires de la violence politique qui a opposé le Sentier Lumineux et l’armée au Pérou entre 1980 et le milieu des années 1990.
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